Yves De Wolf - ClŽment
Tandem
nouvelle * * * Dimanche 25 juin. Braderie ˆ Auderghem. Bruno se promne le long de la chaussŽe de Wavre. Il est seul. Il fl‰ne. Il regarde tout mais n'achte rien. Il s'arrte devant un miroir, rŽajuste sa mche sur le front et retend son col. Plusieurs fois, le tonnerre gronde. Puis, d'un seul coup, le ciel se dŽchire comme une toile gorgŽe d'eau. Les passants courent aux abris. Les commerants Žtalent des b‰ches sur leurs Žtals. Bruno se rŽfugie sous le porche d'une boucherie fermŽe. La pluie est dense et rebondit sur les pavŽs. Un peu absent, Bruno ne voit pas l'agitation autour de lui. La pluie redouble d'intensitŽ et une grosse femme coiffŽe d'un sac en plastique pousse Bruno contre la porte pour se rŽfugier avec ses deux enfants. Ceux-ci repartent aussit™t, prŽfŽrant courir sous la pluie. Une jeune femme de petite taille vient s'abriter. Bruno ne peut pas voir le visage qu'elle cache derrire un rideau de cheveux raides blond paille. Elle frissonne et ressert son col. Elle remarque Bruno pensif, les yeux rivŽs sur le ciel qui dŽverse des trombes d'eau sur la ville. La jeune femme repousse ses cheveux d'un mouvement de la tte. Elle est trs soignŽe, maquillŽe discrtement de turquoise autour de grands yeux bleus qu'aurait adorŽ peindre Modigliani. Devant l'immobilitŽ de Bruno, elle se lance : - Salut ! - Bonjour, rŽpond-il, surpris. Vous voulez passer ? fait-il en dŽsignant la porte. - C'est moi, Cathy. On Žtait ˆ Saint-Hubert ensemble. Enfin, moi j'Žtais dans la classe d'Omero. Il se concentre. - Bonjour ! Tu m'as reconnu ? On entend ˆ sa voix incertaine qu'il n'identifie pas Cathy. - Tu es bien le frre d'Omero, quiÉ - Oui, enfin j'Žtais. ‚a, je le sais bien, Bruno. J'Žtais ˆ l'enterrement. ‚a fait 14 mois. - Tu le connaissais bien ? - Enfin, Bruno, Cathy Aelbrechts ! J'Žtais plus grosse, j'avais les cheveux plus longs. Bruno se pose la main sur la bouche. - Pardon, Cathy. Je suisÉ Je suis ailleurs. - J'ai bien remarquŽ, rit-elle. - Encore dŽsolŽ. Mais ce genre de brocante, je les faisais toujours avec mon frre et lˆ, je n'y trouve plus aucun gožt. Il collectionnait des tas de choses. Elle sourit. La grosse dame pousse Cathy pour aller corriger ses petits dŽmons dŽtrempŽs. - Elle a attendu le soleil pour rŽcupŽrer ses petits-enfants ! ricane Bruno. Ils rigolent. - Bon, c'est pas tout a, dit Cathy en secouant un cheval ˆ bascules en bois dŽgoulinant. Je dois amener cette bestiole chez moi. - Il est tout pourri, ton canasson ! - Mais non, une nouvelle peinture et il reprendra vie. Elle se penche pour attraper le cheval mais Bruno la prŽcde : il empoigne le jouet et le passe autour du cou comme un agneau. - T'es courageux, mais j'habite ˆ Sainte-Anne et c'est pas tout prs. Je vais appeler un taxi. - Garde tes sous. J'ai le temps et surtout j'ai besoin d'exercice. Il lui embo”te le pas. - D'habitude, c'est toi qui marchais devant. - Oui, c'Žtait un choix d'Omero. Il me disait : Ç parle sans t'arrter, je me guiderai ˆ ta voix È. Il prŽfŽrait marcher sans aide apparente et cacher qu'il Žtait aveugle. - C'est pour a aussi que vous aviez un tandem ? - C'est une idŽe de mon pre pour qu'on soit autonome. Tout en marchant, Bruno se revoit avec son frre sur le tandem, Omero lui envoyant de grandes tapes dans le dos en criant : Ç Plus vite ! Fonce ! Fonce ! È. Omero avait les bras tendus en l'air et exultait comme un enfant qui vient d'apprendre ˆ rouler sans les mains. Bruno avait beau freiner, son frre pŽdalait de toutes ses forces dans la descente, ivre de vitesse et de vent. Cathy sent que Bruno a la gorge nouŽe. - Tu ne m'avais pas reconnue, dit-elle pour changer de sujet. Il tarde un peu ˆ rŽpondre. Ils ont entamŽ la c™te qui mne chez Cathy et le cheval commence ˆ peser lourd. - En effet, l‰che-t-il. Mais avant, tu Žtais moinsÉ Elle attend un moment, puis le presse : - Moins quoi ? - Moins maquillŽe. - Non, je n'ai pas changŽ de maquillage. - Oui mais moinsÉ T'as chantŽ de look, non ? - Maigri de 10 kg. Et coupŽ mes cheveux, mime-t-elle des doigts. - En tout cas, moi j'aurai aussi perdu 10 kg ˆ cause de ce foutu cheval. - On y est ! A la porte bleue, lˆ. Courage, c'est au troisime Žtage. - Noon ? - Deuxime. Mais tu peux le laisser au rez. Je vais le poncer dans mon atelier. - Atelier ? - Ooh, c'est comme a que j'appelle le cagibi o je chipote. Je retape des meubles anciens. - Mon frre adorait l'odeur du bois. Elle l'observe. - Il disait, poursuit Bruno, que c'Žtait le matŽriau le plus sensuel qui soit. Il passait ses mains sur les veines, sur les moulures. Il repŽrait tout de suite les fluresÉ - Il te manque ? - Beaucoup, dit-il en s'appuyant contre la faade. Tu sais, j'habite dans la rue parallle, au numŽroÉ - 14. Je sais. - Tu es dŽjˆ venue chez nous ? Je ne m'en souviens pas. Dans l'appartement, Bruno vient se placer face ˆ Cathy : - Tu m'offres un cafŽ ? dit-il en lui passant la main dans les cheveux. - Je n'ai plus de cafŽ. - Ce n'est rÉ - Ni rien ˆ boire, coupe-t-elle en s'Žloignant dans une pirouette. Mais on peut aller au Rouge-Clo”tre. - Bonne idŽe, feint-il de se rŽjouir. - Tu m'attends un instant ? Elle quitte son petit imper blanc cintrŽ. Elle sent les yeux de Bruno lui parcourir le dos. Elle prend plaisir ˆ se sŽcher les cheveux sans fermer la salle de bains. Bruno a saisi un magazine. Entre deux coups d'Ïil vers le miroir, il inspecte le salon ˆ la recherche de traces de passage d'un Ç m‰le È. Elle ™te son chemisier blanc mouillŽ au col et rajuste sa poitrine gŽnŽreuse dans son soutien-gorge. Elle enfile un pull ˆ col roulŽ. Ses seins pointent ˆ travers la laine fine. Cela n'Žchappe pas ˆ Bruno qui les fixe quand elle revient au salon. - On y va, dit-elle en lui lanant une tape sur les fesses. Ils descendent au vieux clo”tre du XIVme sicle, ˆ deux minutes de sa maison. Ils longent les Žtangs rectangulaires. L'air est saturŽ d'humiditŽ et la fort de Soignes frissonne sous le vent. - Pas chaud pour le dŽbut de l'ŽtŽ ! remarque Bruno. - Un bon cafŽ nous fera du bien. J'adore ce clo”tre. C'est ici que j'ai appris ˆ marcher. J'aime ce chemin de pierre par lequel on change de lieu, de la ville ˆ la fort, on change de temps, du macadam aux pavŽs. On s'imagine les moines qui travaillaient dans les Žtangs, les autres au verger. Elle revoit ses heures de promenades solitaires d'enfant unique et ce vallon recouvert de fougres o elle est devenue femme un petit matin, trois ans plus t™t. Elle avait passŽ la nuit ˆ la belle Žtoile sur le ponton du grand Žtang, serrŽe dans les bras de celui ˆ qui elle allait se donner. Un restaurant bio est ouvert depuis peu dans les Žcuries du clo”tre. Sur la terrasse, Cathy sirote un chocolat chaud en fixant Bruno. La vie de cet homme est vide. Sa conversation est creuse. Ses envies sont futiles. Ses passions, dilettantes. A l'opposŽ de son frre qui Žtait curieux de tout, qui savait Žcouter les gens, qui semblait vraiment les regarder malgrŽ ses yeux Žteints. - Il n'Žtait pas lŽger, ton cheval ! - C'est toi qui a voulu faire le mulet et le porter. Bruno tourne sa tasse de cafŽ sur elle-mme. Il ne sait pas par quel bout prendre Cathy. Elle est cinglante, coupante mme. - Tu cherchais quoi ˆ la braderie ? Elle l'observe. - Rien de prŽcis. Je voulais aller au fitness, mais c'Žtait fermŽ. - T'y vas souvent ? - Tous les jours. Il se redresse et bombe le torse : - ‚a me garde en forme ! - Je vois. Pas peu fier, il prend la pose, le visage accoudŽ, glissant le pouce sur sa lvre infŽrieure. Il a ouvert son blouson de cuir sur un pull ˆ torsades. Cathy rirait si le personnage lui Žtait plus sympathique. - Si c'est pas indiscret, t'as un mec ? Elle le fixe longuement. Elle rŽflŽchit ˆ ce qu'elle va rŽpondre. Ce dont elle est certaine, c'est qu'elle ne va plus perdre de temps avec ce personnage superficiel et narcissique qui la dŽgožte. - Ecoute bien ce que je pense de tout a, Bruno. J'aimais ton frre de tout mon tre. Il me suffisait de penser ˆ lui pour m'envoler. Il a fait de moi la femme la plus heureuse au monde. J'ai eu beaucoup de chance de le conna”tre. J'aurais tant voulu que tu me parles encore de lui. Que tu le fasses revivre le temps d'un aprs-midi. Mais tu n'en es pas capable. Tu ne penses qu'ˆ toi. - Fallait le dire ! - Ton frre et moi, nous nous aimions. Tu es tellement imbu de toi-mme que tu ne t'en es jamais aperu. J'ai passŽ toutes les nuits dans votre maison. Dans la chambre d'Omero, ˆ front de rue. Il me faisait rentrer le soir par la fentre. Le matin, tu trŽpignais devant sa porte parce qu'il Žtait en retard. Mme pas fermŽe ˆ clŽ. Il m'avait prŽvenue que tu ne rentrerais jamais. Que tu n'aimais pas son Ç enfer des tŽnbres È, comme tu disais. Tu ne t'intŽresses qu'ˆ toi-mme. Elle rŽprime un hoquet nerveux et poursuit : - Omero Žtait le cÏur, tu Žtais les yeux. Omero Žtait la tte. Tu Žtais les jambes. Tu es beau gosse, grand, costaud. Mais lui avait un univers magnifique. Il Žtait passionnŽ. Il voyait beaucoup plus que toi. Toi, tu ne m'as jamais regardŽe, jamais vue. Tu m'ignorais parce que j'avais des kilos en trop. Aujourd'hui, tu veux coucher avec moi ? T'es-tu intŽressŽ ˆ moi ? A ce que je veux ? Tu m'as demandŽ ce que j'aime ? Ce que je fais ? Qui je suis ?É Tu t'en fous. Tout ce qui te tracasse, c'est ta quŽquette qui te dŽmange. Je comprends que tu sois mal depuis la mort de ton frre. Avec lui, tu as perdu ta substance et ton intelligence. C'est sžr, le tandem ne roulera plusÉ T'en as fait quoi ? - VousÉ Vous tes sortis ensemble combien de temps ? - Trop tard pour t'y intŽresser, mon gars. Et puis, ne compte pas me sauter. Je n'ai ni dŽmangeaisons ni besoin d'exercice. Le souvenir de ton frre me suffit amplement ! Au bord des larmes, elle agrippe son parapluie et s'en va ˆ toute allure. Bruno est pŽtrifiŽ. Il fixe longtemps les hanches de Cathy, puis parcourt la terrasse du regard. Il baisse la tte pour Žviter les yeux tournŽs vers lui. Son cafŽ a un gožt amer. Yves De Wolf - ClŽment |