Yves De Wolf - ClŽment

Black-out

sur New York

nouvelle
dŽposŽe ˆ la Maison des Auteurs le 3/12/04
sous le numŽro 00432

* * *


New York. L'ŽtŽ indien va bient™t prendre ses quartiers d'hiver. Aux abords de Central Park, un immeuble de quinze Žtages, toutes fentres allumŽes, abrite des bureaux.

- Vous n'tes pas intŽressŽe ? Puis-je vous demander pourquÉ

David pose son casque. Il agrippe son gobelet de cafŽ et  le broie dans sa main. S'il pouvait, il hurlerait sa frustration. C'est le dix-neuvime correspondant qui lui raccroche au nez. Il se tourne vers sa collgue, une blonde aguichante, un peu insolente :

- T'en as fait combien aujourd'hui, Fanny ?

- 43.

- Tu blagues ?

- Vous les Franais, vous pensez toujours que les femmes ne sont pas capables de faire mieux que vous !

- J'te rappelle, je suis ˆ moitiŽ amŽricain. 43 sur combien ?

- Je sais mais surtout ˆ moitiŽ franaisÉ

- 43 sur combien ? Tu veux pas me le dire ?

Elle l‰che la main qu'elle tenait sur le poste de tŽlŽphone et se retourne vers David :

- Pas 43. 20. Je n'ai fait que 20 clients sur 79 appels aujourd'hui.

David grimace.

- Pas mieux, dit-il.

- J'espre que vous aurez atteint vos objectifs ce soir, dit Maggie, debout dans le dos de David.

David s'y remet sans conviction.

- Allo ? Bonjour Madame, je vous appelle de la part de la sociŽtŽ Phone Plus. Vous connaissez ? É Puis-je vous proposer une offre de services ? Nous avons une promotion ce mois-ci. É Pour votre sociŽtŽ. Oui. Je note É Quel est votre budget mensuel de communications ? É 5000 USD ? Vous pourrez bŽnŽficier de sŽrieuses rŽductions avec nos serÉ

Black-out sur New York.

- No o o o n  ! Bordel de merdeÉ  !

David regarde autour de lui et ne voit plus bien ses deux collgues dans la pŽnombre. L'un aprs l'autre, ils se lvent et se retrouvent ˆ la fentre : toute la ville est Žteinte. Seuls luisent les phares des voitures douze Žtages plus bas. Dans le lointain, l'Hudson n'est dŽjˆ plus qu'une tache noir pŽtrole.

- Ils ne vont pas tarder ˆ rŽparer, dit Maggie pŽremptoire.

David et Fanny se regardent : Ç Faut toujours qu'elle ajoute son grain de sel, cette emmerdeuse È disent leurs yeux. Ils ont dž mal ˆ subir cette chef de quelques annŽes leur a”nŽe et toujours sur leur dos.

- Quelle heure est-il ? demande Fanny.

- Cinq heures et quart.

David entame les cent pas, en observant Maggie du coin de l'Ïil. Cette grande sauterelle ne quitte dŽcidŽment jamais sa rŽserve professionnelle : droite comme un Ç i È, les jambes croisŽes sous sa chaise, elle nettoie, ˆ l'aide d'une lingette humide, son Žcran et son tapis de souris illustrŽ de chatons. Quand elle a terminŽ, elle rectifie des deux mains la pile de papiers devant elle et la replace un peu plus ˆ gauche. La panne ne lui a pas une seconde fait perdre sa dŽtermination. Pendant ce temps, assise sur un coin de meuble, les jambes ballantes, Fanny appelle ses amies de son portable. Elle parle fort. Ses phrases sont ponctuŽes de Ç Oh my god ! È et d'Žclats de rires.

David s'arrte devant Ç sa È fentre. Les klaxons sont plus forts que jamais. Les feux rouges ne fonctionnent plus. Le carrefour est bloquŽ. Vues du haut, les voitures semblent imbriquŽes les unes dans les autres.

Bong Bong Bong !

- A L'AIDE !

  David et Maggie se regardent.

- L'ascenseur ! dit-elle.

Ils se prŽcipitent vers le couloir. La porte automatique est bloquŽe. Maggie a un soubresaut nerveux.

- Ils ne vont pas tarder ˆ rŽparer, reprend-elle.

- On l'imagine bien, mais a fait au moins dix minutes que a dure. Vous voudriez tre bloquŽe dans l'ascenseur pendant tout ce temps ?

- Que veux-tu qu'on y fasse ?

David pose une chaise ˆ gauche de la porte et monte dessus. Il parcourt de la main le cadre de porte et s'arrte sur un bouton qu'il actionne. Aprs un long Ç pchhhht È, les portes se rel‰chent et celle de gauche cogne brutalement la chaise qui vacille. David reste accrochŽ. Il n'est qu'ˆ deux pieds du sol. Il saute souplement et se dŽpoussire les paumes en les frottant l'une contre l'autre. Le Ç bong bong È de l'ascenseur a repris. David traverse ˆ t‰tons le couloir noir et arrive devant l'ascenseur. Le faible rai de lumire de la veilleuse intŽrieure traverse la jointure des portes, du sol vers le haut. David s'empresse de cogner.

- Il y a une panne de courant gŽnŽralisŽe sur New York !

- On s'en est doutŽs ! tonne une voix de baryton, de l'intŽrieur.

- Vous avez sonnŽ ?

- Vous pensez bien que oui ! Le tŽlŽphone de l'ascenseur ne marche plus. Et le service d'urgence ne rŽpond pas au portable.

- Je vais voir ce que je peux faire.

Maggie, arrivŽe entre-temps ˆ la lueur de son briquet, tapote de ses ongles sur la paroi mŽtallique :

- Ils ne vont pas tarder ˆ rŽparer !

En regagnant leur bureau commun, David et Maggie sont bousculŽs par des collgues du service voisin qui courent, affolŽs, vers les escaliers.

- Gerald, que se passe-t-il, questionne Maggie ?

- Si le feu prend, y aura pas de service incendie pour nous sauver. Il faut tous fuir, Maggie.

Il ne prend pas le temps de la convaincre et suit les autres comptables.

- Sauve qui peut, crie une femme qui court avec une seule chaussure.

Dans le fracas d'un troupeau de gnous lancŽs au galop, l'Žtage se vide en quelques minutes.

Maggie qui s'Žtait accrochŽe au bras de David pendant la bousculade, serre les doigts.

- Tu crois aussi que le feuÉ ?

- Avec la panne de courant, les risques sont trs limitŽs. C'est les courts-circuits qui normalement foutent le feu. D'autant que l'immeuble est non fumeur, dit-il avec malice.

- Je ne tiens pas, je dois en griller une.

- Vous seriez prte ˆ descendre puis remonter douze Žtages pour une malheureuse clope ?

- Non. Mais je suis prte ˆ assumer l'amende de 50 dollars ! dit-elle en allumant fŽbrilement sa cigarette.

- Bon, je vais essayer de joindre les urgences pour les malheureux de l'ascenseur. Il n'y a pas de concierge dans l'immeuble ?

- C'est une sociŽtŽ qui s'en occupe. Le numŽro se trouveÉ dans l'ascenseur.

- OK. Je tente plut™t le coup avec les pompiers.

David compose le 100 et s'assied, les pieds sur le bureau.

- Madame Maggie ! Vous fumez ?

- Ben oui.

- Dans les bureaux ! On ne peut mme pas ouvrir les fentres pour aŽrer.

- Bon, a va, Fanny !

- Si je fume avec vous, vous ne me dŽnoncerez pas ?

- Nous nous trouvons dans des circonstances exceptionnelles.

- Vous dites a quand a vous arrange. La semaine passŽe, vous ne m'avez pas ratŽe, ˆ la pause de midiÉ

Maggie lui tend son paquet. David :

- 59 É 60 ! É 61 É

- Ne raccroche pas sinon tu perds ton tour, dit Maggie.

- Ma sÏur et une copine ont ŽcoutŽ la radio : elles ont dit que toute la ville est bloquŽe ; qu'il y a des milliers de gens coincŽs dans les ascenseurs, dans les parkings, dans les banques, qu'il y a des mŽtros arrtŽs dans les tunnels, des trains stoppŽs sur les ponts. Ils n'osent pas libŽrer les passagers pour pas qu'ils se fassent Žcraser quand le courant reviendra. Le maire a demandŽ ˆ chacun de rester calme et de ne pas quitter son poste. A cause des risques de pillage.

Maggie se retourne et ouvre discrtement une bo”te de calmants. Elle en prend un demi et, aprs une seconde de rŽflexion, un autre demi.

- 100 ! É 101 É

- Ils ne vont pas tarder ˆ rŽparer, rŽpte Maggie.

- ‚a, je ne le crois pas ! C'est la ville et toutes les banlieues qui sont en panne, on m'a dit ! Fanny s'amuse ˆ angoisser sa chef.

David raccroche, dŽcouragŽ.

Il enfile son blouson.

- O vas-tu ?

- Chercher une solution pour les gens de l'ascenseur. Ils sont enfermŽs depuisÉ 27 minutes ! prŽcise-t-il en consultant son portable.

Le bureau se trouve maintenant dans l'obscuritŽ. David situe ses collgues aux bouts incandescents de leurs cigarettes. Il reconna”t Maggie ˆ l'intensitŽ du feu. Il se dirige vers l'ascenseur ˆ la lueur de son GSM.

La lumire dans la fente est beaucoup plus faible que tant™t.

- Combien tes-vous ?

- Quatre, rŽpond le baryton.

- Tout le monde va bien ?

- Oui, faon de parler.

Ils doivent Žtouffer dans ce petit espace, pense David qui se garde de leur dire. Ils s'en doutent dŽjˆ.

- Les secours sont super encombrŽs. J'ai pas pu les joindre.

- Calmez-vous monsieur, dit une femme ˆ voix basse. On s'en sortira. On est en AmŽrique, non ?

- Ne vous effrayez pas, dit David. Je tente quelque chose qui va faire un peu de bruit.

David enfonce un parapluie dans la fente et Žcarte les montants de quelques pouces un court instant. Le parapluie se fracasse mais David est convaincu d'tre sur la bonne voie. Toujours ˆ la lueur de son portable, il explore la salle d'attente et dŽgotte une chaise en bois qu'il disloque sur le sol. ArmŽ d'un pied et du dossier de la chaise, il recommence l'opŽration et parvient ˆ coincer la porte sur la largeur du dossier en bois.

- Merci !

- Dieu vous bŽnisse !

L'ascenseur est coincŽ en contrebas de l'Žtage. Le haut de la cabine dŽpasse le plancher d'ˆ peine trois pieds.

La porte de l'escalier de secours s'ouvre et un gardien d'immeuble en uniforme surgit.

- Ah, les voilˆ !

Tandis que David tend la main ˆ une jeune femme aux yeux exorbitŽs, le gardien s'Žcrie :

- Arrtez ! Jamais sortir une personne d'un ascenseur dans cette position. Si l'ascenseur redŽmarre, elle sera coupŽe en deux.

- Vous avez de quoi ramener la cabine ˆ niveau ? demande le baryton.

- Non. Mes collgues sont bloquŽs dans un autre quartier etÉ

- Pas grave, dit David. Venez vite, mademoiselle, avant que le courant ne soit rŽtabli.

Pendant que la jeune femme est hissŽe, elle se dŽchire un pan de jupe sur un Žclat du dossier de chaise. Sous l'accroc, on aperoit un slip blanc bordŽ de dentelle.

- Au moins, vous n'tes pas blessŽe, commente David.

- Un tout nouveau tailleur. Je venais pour une embauche.

- Au douzime ?

- Au tŽlŽmarketing, chez Phone Plus.

- Vous y tes. David Steinberg. Bienvenue !

- Merci, dit-elle en se cachant la fesse de la main gauche.

- Quand vous aurez fini les prŽsentationsÉ dit le baryton.

Un passager tend sa valisette ˆ la demoiselle. David, maintenant aidŽ du gardien, extrait de l'ascenseur les trois hommes. Le premier est choquŽ. Ils l'allongent sur le sol, la tte sur sa mallette.

- Bien, dit David en s'adressant au groupe. La situation est simple : toute la ville est en panne. Ici, les vitres sont scellŽes. Si vous voulez respirer, c'est douze Žtages par l'escalier ! Venez Mademoiselle. Je vais vous prŽsenter ˆ notre chef de service, Maggie Panzarson.

En parcourant le couloir, David est attentif au bruissement des bas de la jeune femme ˆ chacun de ses pas. J'espre qu'elle sera aussi cool qu'elle est mignonne, se dit-il.

Maggie et Fanny sont assises sur deux bureaux parallles. Entre elles, un paquet de papiers bržle dans une corbeille. Elles ont rŽinventŽ le pole de bureau.

- Pas peur de tout faire cramer ? demande David.

- Non, rŽpond Fanny amusŽe. Elle lui montre l'extincteur sur lequel elle a posŽ les pieds.

- Maggie, notre chef de service, et Fanny, ma collgue.

Elles rŽpondent d'un signe de la tte.

- Bien jouŽ le coup de la panne ! raille Fanny.

- Avec tout a, j'ai ratŽ mon rendez-vous, dit Maggie. Une pistonnŽe de monsieur Marx, qui se prŽsente pour remplacer Elias.

- Comment elle s'appelle ta copine ? demande Fanny.

David se retourne vers l'intŽressŽe :

- Stephanie Ridley.

- Joli prŽnom, rigole Fanny.

Maggie dŽglutit bruyamment :

- Vous venez pour l'interview ?

- PrŽcisŽment.

Maggie se lve et, d'un geste machinal, vŽrifie sa coiffure :

- DŽsolŽe de vous rencontrer dans d'aussi pŽnibles contingences. Ils ne vont pas tarder ˆ rŽparer, je suppose.

- ‚a fait une heure et demie que vous le dites, ironise David. Tiens Fanny, tu resteras Ç funny Fanny È si mademoiselle Ridley est engagŽeÉ

- Appelez-moi Stephanie.

- Maggie, on peut rentrer ? Il reste peu de temps aujourd'hui.

- Je prŽfre que non.

- Hey, Maggie, on est en circonstances exceptionnelles, vous l'avez dit tout ˆ l'heure, reprend Fanny.

Maggie la foudroie du regard. David intervient :

- Vous fatiguez pas. De toute faon, tous les trains et mŽtros sont bloquŽs. Nous sommes ici peut-tre pour toute la nuit. Et toi, Stephanie ?

- J'avais rendez-vous ˆ Broadway ce soir.

- Avec des amis ? demande Fanny.

- Mon oncle.

- Qu'est-ce que tu peux tre curieuse, commente David.

- Ben quoi, l'info Žtait incomplte !

- Je doute qu'un seul nŽon brille ˆ Broadway ce soirÉ dit David sans l'air d'y toucher. Et vous, Maggie ?

- Brooklyn.

- CoincŽe aussi ! complte David. Je vous conseille de prŽvenir vos amis et parents au plus vite. Mon tŽlŽphone ne passe dŽjˆ plus.

Chacune a sorti prestement son portable et s'Žnerve en inclinant son appareil dans toutes les directions.

- Je ne comprends pas, dit Stephanie. ‚a marchait tout ˆ l'heure dans l'ascenseur. Maintenant plus.

Elles pianotent toutes les trois nerveusement. Pendant ce temps, David se rend au distributeur de sodas. Il introduit un dollar qui lui revient immŽdiatement. Il rŽessaye. Mme rŽsultat. Merde, c'est aussi Žlectrique, c'truc-lˆ. Il va aux toilettes, en profite pour faire une pause pipi. Quand il place ses mains sous le robinet de l'Žvier, rien ne coule. Ah merde, a aussi c'est automatique. Y a que l'eau des chiottes qui est accessible.

Il revient dans le bureau.

- O Žtais-tu ?

- Aux toilettes. Y a plus d'eau et plus de soda. Ni pour boire, ni pour se laver.

Stephanie regarde ses poignets noirs de graisse.

- C'est pas mon jour.

- Ben si, dit Maggie. On manque de bras. Tu es engagŽe. A l'essai.

- Vrai ?

Maggie acquiesce.

- Vous pouvez y aller. Le travail est fini pour aujourd'hui. David, ils ont une fontaine au service comptabilitŽ. Tu peux m'aider ˆ prendre de l'eau ?

- C'est Žlectrique aussi, Maggie.

- Je sais bien. Mais on peut dŽtacher la bouteille.

- Exact.

David se retourne vers ses collgues :

- Et vous, les Stephanie, vous partez ?

- Tu aimerais bien savoir o, plaisante Fanny.

- Moi je devais loger chez mon oncle. Je ne peux plus le joindre.

- Moi j'habite ˆ quatre miles d'ici. Mais c'est pas recommandŽ de longer le Bronx la nuit avec mes talons hauts et ma minijupe.

- Faut qu'on s'organise, dit David.

- Je vais voir s'il reste d'autres gens ˆ cet Žtage, dit Fanny en joignant le geste ˆ la parole.

- David, viens m'aider pour l'eau, s'il te pla”t.

David suit Maggie ˆ la lueur du briquet. Dans le bureau de la comptabilitŽ, des dossiers et des papiers jonchent le sol et des chaises sont renversŽes, tŽmoins de la panique qui a saisi les occupants du local. Maggie redresse chacune des chaises sur son passage.

- Voici la fontaine.

Ensemble, ils examinent la bouteille gŽante.

- Comment boucher la bouteille le temps de la retourner ? se demande-t-elle tout haut.

Elle plie son foulard en un carrŽ Žpais.

- DŽvisse la bouteille, soulve-lˆ, je boucherai avec ceci le temps que tu la renverses, ok ? Prt ?

David dŽvisse doucement et un flot d'eau commence ˆ les Žclabousser. Il s'empresse de retourner le rŽcipient et Maggie est aspergŽe de haut en bas.

- Jesus , que tu es maladroit ! Comment c'est possible ?

David laisse tomber la bouteille sur le sol, ce qui les mouille encore un peu.

- DŽbrouillez-vous. Je ne suis pas qualifiŽ pour toutes les t‰ches. Faudrait que vous baissiez la garde de temps en temps. Vous nous fatiguez. Ce n'est plus nous motiver que vous faites ! Vous nous harcelez ! Si vous avez des problmes privŽs, c'est pas ˆ Fanny et moi d'en supporter les consŽquences. Vous tes irascible tout le temps. Six personnes ont dŽmissionnŽ, rien que cette annŽe, ˆ cause de vous ! Je ne sais pas pourquoi Fanny reste mais moi c'est parce que j'habite ˆ deux rues d'ici. C'est inespŽrŽ ˆ New York ! Et si je suis encore ici ce soir, c'est par solidaritŽ !

- Et pour la nouvelle Stephanie !

- Elle est arrivŽe aprs ma dŽcision de rester. Et arrtez de rabaisser votre entourage. Cela ne vous honore pas. J'en ai MARRE, vous entendez ! MARRE DE VOTRE PRESSION PERMANENTE !

Maggie relve la bouteille. Il ne reste qu'un ou deux litres dedans. Elle la prend ˆ bras le corps et regagne le bureau commun. Silence des Stephanie. Maggie se racle la gorge :

- Celles qui veulent aller manger, qu'elles y aillent. J'attendrai mon tour. Puis s'adressant ˆ David arrivŽ sur ses talons :

- Quant ˆ toi, tu peux rentrer chez toi. Je tiendrai bien   la boutique pour la nuit.

- Y a personne d'autre sur le palier ! observe Fanny.

Maggie fait un signe des deux mains pour indiquer qu'elle s'en sortira.

David, Fanny et Stephanie s'habillent en silence. A la lueur d'un GSM, ils se dirigent vers la cage d'escalier o les veilleuses assurent une lumire blafarde.

- Eh ben ! Tu lui as vidŽ ton sac ! dit Fanny.

- ‚a devait sortir. Lˆ, elle claque de froid avec toute la flotte qu'elle a pris. Tant pis pour elle !

- C'est si pŽnible de travailler avec Maggie ? demande Stephanie.

- Heureusement, elle n'est pas comme a tous les jours. Mais lˆ, elle m'a gonflŽ !

- T'inquite pas, Steph, dit Fanny. C'est un Franais. Il parle toujours mal. Mais c'est la premire fois qu'il crie.

Dans la descente, ils slaloment entre les chaussures, chapeaux, manteaux et cabas abandonnŽs dans la confusion.

Au troisime, un handicapŽ en chaise motorisŽe est rŽsignŽ ˆ l'entrŽe de son couloir. Il adresse un salut ˆ David et ses collgues.

- On peut vous aider ? demande Stephanie.

- Non, pas vraiment. Ma chaise pse 130 kilos avec les batteries. Et je n'ai pas suffisamment de charge pour rentrer chez moi.

- On peut vous rapporter quelque chose ? A boire ou je ne sais pas quoi ?

L'homme sort d'une poche, ˆ c™tŽ de son accoudoir, une flasque de whisky.

- Avec ceci, j'ai de quoi attendre la fin de la panne. Vous tes bien aimable.

Cinq minutes plus tard, les trois arrivent sur le trottoir, essoufflŽs. Ils ferment leurs vtements chauds. Fanny remet ses escarpins :

- Elle risque de s'amuser, la mre Maggie, avec son asthme. Je lui promets du plaisir pour remonter ! Tu crois qu'il y a un resto ouvert, demande-t-elle ˆ David.

- Je suis sžr que le snack libanais est ouvert.

Dans la rue, les voitures klaxonnent toujours. Beaucoup d'autos sont garŽes sur le trottoir et sur les passages piŽtons. Une ambulance roule ˆ fond, sirne hurlante, dans les allŽes de Central Park. Plus loin, un bus est immobilisŽ sur un arrt. Son conducteur refuse d'embarquer des passagers furibards. La vitrine du bijoutier est en Žclats. Les rayons sont vides. Le sol est couvert de bris de verre. Enfin, au carrefour des Ç Cdres È, un civil en bermuda et docksides rgle la circulation.

- Ç  Less Cidriz  È ? articule Stephanie.

- C'est du franais. Les Libanais parlent franais, lui rŽpond David.

- Mehdi, tu nous sauves ! (en franais dans le texte)

- Je suis dŽ-bor-dŽ ! Beaucoup de Ç sans-abris È ˆ faire manger. Heureusement que je travaille encore au gaz ! Je vais travailler toute la nuit s'il le faut. Je venais de remplir les congŽlateurs. Tout doit partir. Ce qui ne sera pas consommŽ demain sera pourri ! Prenez la table du patron, au fond. C'est ma sÏur Fadila qui y est.

Les trois collgues s'assoient ˆ la table de la jeune fille basanŽe ,   la vingtaine, le regard fixŽ dans le vague. Ils la saluent. Elle ne rŽpond pas.

- Elle est timide, s'excuse Mehdi pour ne pas devoir expliquer qu'elle est autiste.

- Qu'est-ce que tu peux nous servir, Mehdi ?

- Des pitas. C'est tout. Et mes boissons sont tides. DŽsolŽ. Trois pitas ? Et que buvez-vous ?

- C'est quoi un Ç pita È ? demande Stephanie.

- C'est le seul plat disponible, rŽpond David. Tu verras c'est du pain,   des lŽgumes frais, de la viande de moutonÉ

- Je voudrais un plat vŽgŽtarien.

- Pita vŽgŽtarienne. Et vous ? demande Mehdi ˆ Fanny.

- VŽgŽt. aussi.

- Pour boire ?

- Une grande bouteille d'eau plate.

- Deux !

- Trois, s'il te pla”t !

- Parfait.

Le repas se passe sans histoire. David fond dans les yeux de Stephanie. Il la dŽtaille ˆ la lueur de la bougie. Elle doit avoir 23-24 ans. Elle a mangŽ tout son rouge ˆ lvres. Sous d'amples sourcils, ses yeux verts sont soulignŽs par un trait de crayon bleu. Elle est trs souriante et s'intŽresse ˆ tout. Entre David et Stephanie, Fanny plaisante. Elle est survoltŽe et rit de tout.

A la sortie du snack, le son d'un saxophone monte au-dessus de Central Park tel un brame dans une clairire. Les feux de camps fleurissent sur les pelouses. Les New-yorkais en rade se promnent en groupes dans les allŽes.

Fanny propose d'y aller.

David dŽcline en gageant que Stephanie fera de mme.

Pari perdu. Les Stephanie se dirigent en plaisantant vers le grand portail du parc. Le ciel est limpide et, d'heure en heure, le bruit des moteurs se dissipe. Cette nuit, New York, dŽbarrassŽe de son halo de lumire orange, s'ouvre au plus extraordinaire ciel depuis des dŽcennies. Dans la fra”cheur du soir, les promeneurs, ˆ pied, ˆ vŽlo ou sur rollers, ont les yeux braquŽs sur les Žtoiles. La ville-qui-ne-dort-jamais n'a pas connu une si belle nuit depuis cinquante ans !

*

*           *

Un craquement d'allumette. Une lumire ondoie dans le couloir.

- Qui est lˆ ?

ArmŽe d'une paire de ciseaux, Maggie se dirige vers l'entrŽe du bureau de la comptabilitŽ o elle s'est rŽfugiŽe. ApeurŽe, elle se glisse derrire la porte entrouverte. Un homme ŽclairŽ par la lumire chancelante d'une bougie s'avance vers le bureau commun. Elle ne dit pas un mot lorsqu'il passe dans le couloir, ˆ quelques pas d'elle.

- Maggie ?

Elle reconna”t la voix de David.

- Oui ?

Il arrive ˆ la Compta.

- TuÉ Tu es revenu ?

Ils se regardent et baissent les yeux au mme moment.

- J'aiÉ prŽfŽrŽ l'air de la Compta. On n'a plus d'oxygne ˆ c™tŽ, ˆ cause du feu.

La voix de Maggie est calme et son ton s'est adouci. David espre qu'elle a rŽflŽchi ˆ son coup de gueule.

- Vous tes seule ?

- Oui.

- Je vous apporte une pita et une couverture. Je viens de dŽposer un sac de pulls et une couette pour les filles dans notre bureau.

Comment a se passe pour vous ?

Maggie frissonne. Elle a retirŽ ses vtements mouillŽs et porte son manteau de laine sur la peau. Elle a les pupilles ŽcarquillŽes comme un chat surpris par la lumire.

- D'o vient cette bougie ?

- De ma menora. J'en ai encore six dans mon sac.

Il dŽplie une couverture et la dŽpose sur les Žpaules ossues de Maggie.

- Merci.

- J'ai amenŽ quelques provisions. Douze Žtages ici, six chez moiÉ Il ne faut rien oublier dans ces conditions !

- Ils ne vont pas tarder ˆ rŽparer.

- DŽsolŽ de vous contredire mais je pense qu'on en a encore pour un bon bout de temps.

- Les deux Stephanie ? Tu les as quittŽes ?

- Elles partaient se promener dans le parcÉ

- Qu'elles en profitent. Et toi, tu repars chez toi ?

- Je vais attendre qu'elles reviennent. Comme a, vous ne resterez plus seule.

Il plante sa bougie dans un gobelet ˆ cafŽ.

- Si on allait dans le bureau de M. Marx ? Le salon de cuir sera plus agrŽable.

  Maggie aimerait s'y opposer mais aucun mot ne vient. David reprend son sac, son chandelier improvisŽ attire sa chef par l'Žpaule. Elle le suit au quatorzime, l'Žtage supŽrieur. Les AmŽricains sont superstitieux...

Le bureau de Jeff Marx est gigantesque. Il a une fentre en plus que le bureau commun de Maggie et ses collaborateurs. David colle deux bougies sur le bureau directorial. Il choque exprs. Maggie s'installe sur le divan moelleux. L'idŽe n'Žtait pas si mauvaise. Elle engloutit sa pita comme une affamŽe. David sort de son sac de sport un petit poste radio, une bouteille de vin et un tire-bouchon. Les stations FM new-yorkaises sont muettes. Les autres radios font Žtat de la panne qui semble couvrir tout l'Etat de New York. Maggie ™te ses chaussures et replie ses jambes sous elle. Elle fait mine de s'intŽresser aux histoires banales de David. Vraiment, ce type n'est pas passionnant. Cent soixante livres de muscles serviables, se dit-elle.

- Et vous ? Vous partagez votre vie ?

- Avec quatre chats.

- C'est tout ? Pas de mari ? Pas d'enfant ?

Pas de rŽponse.

- Comment s'appellent vos chats ?

- John, Ringo, PaulÉ

- Et George !

- Presque ! June.

L'heure tourne tandis que David se soucie de ne pas voir rentrer les filles.

- Ne t'inquite pas. Fanny est venue toute seule de Georgie. Elle se dŽbrouille bien dans la Grande Pomme depuis sept ans.

Maggie ne peut retenir de longs b‰illements. Elle s'affale peu ˆ peu.

- Vas-y, David. Je suis rassurŽe maintenant. Je te remercie.

David quitte la baie vitrŽe d'o il observait les fant™mes de tours dans la nuit d'encre. Il retire les coussins du dossier du divan et allonge les jambes de Maggie. Il remarque ses ongles de pieds impeccablement vernis. Elle se laisse envelopper de la couverture avant de tirer David par la manche. Le baiser qu'elle pose sur sa joue se transforme en un chaud French kiss . David lui murmure ˆ l'oreille, tandis qu'il dŽboutonne le manteau de laine :

- Elles ne viendront pas nous chercher ici.

Sous un top de satin rouge, il dŽcouvre des seins menus mais durs. Elle s'abandonne sous la main puis la bouche du Franais. Lui la dŽvore. Il se remplit du parfum de son cou, de l'odeur de ses bras, du musc de son sexe, se dŽlecte du gožt de sa bouche qui a bu le vin de son pays. Arc-boutŽe sur l'accoudoir elle l'appelle de ses gŽmissements. Lentement, trs lentement, il la pŽntre de tout son tre, de cette puissance contr™lŽe dont il est porteur. Deux longues Žtreintes passionnŽes unissent leur corps. Maggie, les dents raclant l'Žpaule de son partenaire, ne peut retenir des cris rauques. Elle finit Žtourdie, elle a les yeux pleins d'Žtoiles. Elle est KO. Lui s'endort sur son sein.

Vers trois heures du matin, elle entend rentrer les filles ˆ l'Žtage infŽrieur. Elles gloussent comme des dindons, prises d'un fou rire nerveux. David ronfle. Maggie place son index dans sa bouche. Il dort comme un enfant.

Aprs un gros quart d'heure, tout s'est calmŽ en bas. Maggie dŽtache sa main des lvres de David. Il ne s'est pas rŽveillŽ. Pendant le reste de la nuit, elle caresse les cheveux de cet homme qu'elle n'a jamais considŽrŽ comme tel. Pendant que se lve le jour, elle dŽtaille son visage, le regarde passer du noir au gris d'ombres, elle voit se redessiner le relief du visage sous la clartŽ de l'aube. Vers six heures, elle le rŽveille doucement. Leurs corps sont bržlants. De ses bras puissants, il lui agrippe les hanches et, avant qu'elle ait pu rŽagir, il l'assied sur lui et lui fait l'amour vigoureusement. Elle s'enfonce le poing dans la bouche pour ne pas hurler. Quand il s'arrte, elle a les yeux couverts de larmes. Elle se blottit contre lui puis, lentement, se lve et s'habille. David fixe sa silhouette en ombre chinoise devant un Žcran de ciel rosŽ. Il se rhabille ˆ son tour et fait dispara”tre toute trace de leur nuit : bougies, vin, couverture, radio et coussins ŽparpillŽs. En guise de conclusion, elle lui saisit la nuque et Žcrase sa bouche contre la sienne. HŽsitant, il demande :

- Je vous laisse ˆ vos chats ?

- Il vaut mieux.

En descendant, ils s'arrtent net ˆ l'entrŽe du bureau commun : la couette est dŽployŽe sur le sol et le couple Steph. Ð Fanny dort enlacŽ. Les chemisiers sont en bataille et un rayon de soleil chauffe, sur la jupe de Steph. le pan de slip blanc bordŽ de dentelle dŽcouvert par l'accroc de la veille.

MŽdusŽ, David se retourne vers Maggie.

Elle lui adresse un sourire et, dans un rŽflexe, veut refermer la porte sur les filles. En vain : les portes automatiques sont bloquŽes en position ouverte.

- Viens, je t'offre un croissant et un cafŽ, dit-elle.

- O a ?

- A l'h™tel Benson, sur la cinquante-troisime.

Ils traversent le couloir en direction de l'escalier. En passant devant l'ascenseur, les nŽons se rallument et la cabine, porte ouverte, s'aligne sur le douzime Žtage.

Yves De Wolf - ClŽment
Auderghem, novembre 2004