Yves De Wolf - ClŽment
nouvelle * * * 1En sortant du Palais des congrs, je monte dans une calche et lance au conducteur : Ç Aux Jardins de Majorelle ! È Les chevaux s'Žlancent au trot, empruntant les grandes artres qui mnent ˆ la place de la LibertŽ, puis longent les murailles de la MŽdina, pour Žviter d'autres rues trop encombrŽes de voitures et de motos. Nous arrivons rapidement dans la ruelle dont je reconnais les longs murs ocres et les haies vivres. Ils s'immobilisent devant une petite porte de bois : l'accs public aux Jardins de Majorelle . Cette entrŽe dŽtournŽe Žvite ˆ Yves Saint-Laurent toute intrusion dans sa ville, lorsqu'il sŽjourne ˆ Marrakech. Ç Je serai de retour dans une heure ! È En prenant mon ticket d'entrŽe, je vois du coin de l'Ïil mon conducteur s'allonger sur sa banquette, rabattre son chapeau sur les yeux et se glisser dans un sommeil que je lui envie tant il respire l'insouciance. Peu de touristes bravent le soleil de l'aprs-midi et les allŽes des Jardins sont dŽsertes. Je me rŽjouis que Majorelle, cet officier franais, ait rassemblŽ ici ce florilge d'essences, organisŽes autour d'allŽes et de pices d'eau, de fontaines et de cascades savamment disposŽes. Et qui plus est, que ce jardin ait ŽtŽ maintenu en l'Žtat et ouvert au public par le grand couturier. On oublie immŽdiatement que l'on se trouve ˆ deux minutes ˆ peine du cÏur de la ville ! Dans le silence ambiant, je perois le murmure montant des fontaines dans les allŽes voisines. Je m'assieds sur un banc. La tte en arrire, je me rŽchauffe le visage sous un rayon de soleil se jouant du feuillage touffu d'un massif de bambous. Il fait au moins trente-cinq degrŽs mais une brise tide rend l'atmosphre dŽlicieuse. Ce havre de paix m'a enchantŽ ds ma premire visite ˆ Marrakech. La matinŽe a ŽtŽ fertile en ŽvŽnements mais j'ai ŽtŽ sans cesse interrompu dans la rŽdaction de mon article. En toute quiŽtude, je peux relire mes notes et rassembler mes idŽes. Je suis heureux d'avoir retrouvŽ Dan, mon vieux camarade de Washington. Cela faisait des annŽes que je ne l'avais plus vu. Il a dž me trouver vieilli. Il a toujours ses cheveux noirs trs drus et les mmes lunettes allongŽes. Bien qu'il ait un peu grossi, il change peuÉ C'est un journaliste d'investigation que j'apprŽcie beaucoup et qui a toujours eu un sens aigu du dŽtail et une perspicacitŽ hors du commun. Il couvre le congrs pour une grande cha”ne de tŽlŽvision amŽricaine. Ces congrs sont, ˆ mon sens, une chose nŽcessaire pour la rencontre des hommes et l'Žvolution des idŽes. Des chercheurs de tous les pays s'y retrouvent et dŽbattent des obstacles qu'ils rencontrent ; j'ai vu des chercheurs de pays pourtant en rupture de relations diplomatiques s'entendre comme larrons en foire le soir venu, autour d'une partie de backgammon arrosŽe de boukha (alcool de figue marocain). Des chercheurs du monde entier mettent en commun leurs expŽriences. Dans la grande salle, des dŽbats s'engagent. Les uns argumentent. Les autres prennent des notes. D'autres encore somnolent, non remis du dŽcalage horaire ou d'un repas trop copieux. Puis, des controverses naissent, suivies de discussions animŽes dans les couloirs ou ˆ la cafŽtŽria. Cela se fait non sans une certaine Žmulation, mais toujours dans la bonne humeur. Ce foisonnement intellectuel dont j'ai ŽtŽ si friand pendant de longues annŽes, me fatigue aujourd'hui. J'ai perdu l'habitude de l'agitation des foules et m'isole en Irlande ds que j'en ai l'occasion. Je ne participe plus qu'ˆ quelques congrs de premire importance pour le monde en dŽveloppement. Ce congrs a prŽcisŽment un attrait particulier : le professeur Karadzic de l'universitŽ de Belgrade a, ce matin, rŽvŽlŽ le produit de ses recherches sur la mort subite du nouveau-nŽ. Ses dŽcouvertes marquent un pas dŽcisif dans le dŽpistage des individus ˆ risque et dans la prŽvention de cette maladie. Gr‰ce ˆ lui l'une des dernires lacunes de la mŽdecine en matire de prŽvention des maladies infantiles va enfin tre comblŽe. J'avais dŽjˆ entendu parler de ce professeur : il est ˆ l'origine de plusieurs dŽcouvertes en pŽdiatrie et son laboratoire est l'un des plus dynamiques d'Europe. On dit que ses dernires dŽcouvertes pourraient lui valoir un prix NobelÉ Bien que le journal que je reprŽsente ne soit pas spŽcialisŽ dans le domaine mŽdical, mon intervention sur le partage des dŽcouvertes scientifiques, en tant que patrimoine de l'humanitŽ, avec les chercheurs des pays moins dŽveloppŽs lui a plu ; il est disposŽ ˆ me faire la primeur de ses dŽcouvertes. Nous avons rendez-vous demain matin, ˆ huit heures, ˆ l'h™tel Mamounia. J'ai l'impression qu'il veut me rŽvŽler d'autres aspects de ses dŽcouvertes. J'en suis trs curieux. La richesse des interventions de la journŽe me permettrait dŽjˆ de faire un trs bon article. J'hŽsite ˆ attendre demain pour y insŽrer les rŽvŽlations de Karadzic. Quoi qu'il en soit, la journŽe m'a enchantŽ et en reprenant ma calche pour l'h™tel, je demande au conducteur de passer par le centre, trs animŽ ˆ cette heure. Je me surprends mme ˆ chanter du gospel : Ç Good news ! the chariot's coming, Good news ! the chariot's coming, And I don't want it to leave me behind.Ó En passant sur la place Jamma El Fna avec ses Žchoppes d'oranges et ses marchands ambulants, j'observe les charmeurs de serpents. Ils me donnent toujours froid dans le dos ˆ manipuler ces bestioles pour lesquelles j'Žprouve une terrible rŽpulsion. Les serpents sont-ils rŽellement mŽlomanes ? PrŽfrent-ils la flžte au tambourin ? Les mmes questions me reviennent au fil des ans sans que, rŽellement, j'en recherche les rŽponses. Je repense ˆ la vieille aveugle d'hier soir sur cette place : elle Žtait assise par terre sur un tapis et remuait des cendres et du sable ; le vieillard assis ˆ c™tŽ d'elle traduisait de l'arabe au franais, phrase aprs phrase : - Vous avez beaucoup voyagŽÉ Vous vivez seulÉ Je vois beaucoup d'agitationÉ Une ancienne blessure qui va se rouvrirÉ Vous croiserez une trs ancienne connaissance qui va vous troubler longtempsÉ Puis elle s'Žtait arrtŽe en attendant un autre billet. Peu ouvert ˆ ce genre de boniments, je n'ai pas donnŽ suite ˆ ses attentes : je l'ai remerciŽe et l'ai quittŽe, incrŽdule. Je pense que certaines personnes sont, comme elle, sensibles ˆ la tŽlŽpathie mais, lˆ, en mal d'inspiration, elle avait dž resservir ce refrain accrocheur des quantitŽs de foisÉ Ou bien, peut-tre, parlait-elle de Dan ? C'est vrai que je ne l'avais plus vu depuis longtemps et que cela m'a Žmu de le revoir. Soit A mon h™tel, le rŽceptionniste m'accueille, tout sourire : - Bonsoir monsieur. Comment s'est passŽe votre journŽe ? - Trs bien, trs intŽressante, Farid, merci. Il me tend une pile de courrier et de journaux que je prends machinalement. Je fais demander mon d”ner dans ma chambre - la 302 -, la mme depuis des annŽes ; elle se trouve au troisime Žtage et on y accde par un escalier dont les marches et les murs sont couverts de fa•ences au motifs bleus et jaunes. J'adore l'architecture de cet h™tel. Le premier et le deuxime Žtage sont construits autour de la coupole du salon principal. L'escalier y dŽbouche sur un couloir vožtŽ et circulaire, donnant accs aux chambres sur son c™tŽ extŽrieur tandis que son c™tŽ intŽrieur est percŽ de fentes d'o fuse une lumire tide, celle du grand lustre au centre de la coupole. Au deuxime Žtage, les fentes ne sont pas plus larges que des meurtrires et laissent ˆ peine passer la lumire. Cela donne ˆ l'Žtage une ambiance intimiste et mystŽrieuse. Ces communications entre les Žtages, appelŽes aussi tŽlŽphone arabe pour leur indiscrŽtion, favorisent une aŽration subtile qui rend la tempŽrature fort agrŽable. Au troisime Žtage, le sommet de l'escalier Žmerge sur le toit de l'h™tel ; une galerie couverte, d'une vingtaine de mtres, mne ˆ l'immeuble voisin o se trouvent deux chambres. En longeant la galerie, on a une vue Žtonnante des toits plats de la casbah ; sous le vent, on peut humer des parfums d'Žpices mlŽs de senteurs de cuir ou de thuyas et on entend, en bruit de fond, les harangues des marchands des ruelles adjacentes. En arrivant dans ma chambre, je constate avec bonheur que le climatiseur est allumŽ. Je pose mes papiers sur le guŽridon en noyer et m'attarde un instant devant l'une des deux fentres en ogive : je ne peux m'empcher de regarder, ˆ chacun de mes passages, les formes harmonieuses du minaret de la Koutoubia, la grande mosquŽe de Marrakech. Puis, je pŽntre dans la salle de bains et m'asperge la figure sous un jet abondant d'eau froide. Je plonge alors le visage dans une Žpaisse serviette blanche pendant plusieurs secondes. Quel soulagement ! Cette sorte de rite de passage du dehors au dedans me ravit et j'ai l'impression que je ne pourrais m'en passer sans qu'il me manque une transition entre la ville et la chambre. Reprenant mon courrier, je pousse la tenture qui sŽpare la chambre d'une petite alc™ve fra”che et vožtŽe et m'allonge en travers du sofa moelleux, noyŽ de coussins rouge safran. Face ˆ moi, une fentre qui donne sur la Koutoubia et, se dŽcoupant sur l'horizon, les contreforts du Haut Atlas traversŽs par la route de Ouarzazate, dans le dŽsert. Un panorama inoubliable. C'est dans cette alc™ve, penchŽ sur une table en noyer que je prŽfre me retrouver. Cette pice en forme de bo”te ˆ bijoux m'inspire beaucoup pour Žcrire : tous les matins, vers cinq heures, je fais monter du cafŽ noir et m'y installe pour des heures intenses de lecture ou d'Žcriture. Aucun autre endroit au monde ne m'a jamais apportŽ une telle paix d'esprit. Pas mme l'Irlande. Je parcours distraitement ma correspondance quand un billet bleu clair s'Žchappe de la pile et volette jusque sur le tapis. IntriguŽ par ce bout de papier qui ne ressemble pas aux dŽpches d'agences de presse, je le saisis et crois d'abord devoir dŽchiffrer des arabesques. L'alignement ˆ gauche me ramne pourtant dans l'idŽe qu'il s'agit de caractres latins et je m'applique ˆ dŽcrypter, dans un fouillis de traits incomprŽhensibles, les mots Ç I finally found you É See É tomorrow at 8 am È. La signature est totalement illisible. Qui cela peut-il bien tre ? Un rendez-vous loupŽ avec un congressiste ? É Ou Jamila ? É Non, elle n'est plus ˆ Marrakech depuis belle luretteÉ Son ex-mari, le grand jaloux ? Non, il y a prescription ! Je ne vois rien ni personne qui justifie un tel ton. Ce rŽflexe de culpabilitŽ passŽ, je reste songeur, ˆ tel point que quand Farid apporte mon plat de tajine, je lui adresse ˆ peine la parole. Amateur de mystres et d'explorations, je pensais mon sŽjour suffisamment rempli avec les dŽcouvertes du professeur mais ce mot me laisse coi. Aurais-je ŽtŽ maladroit dans mon allocution ? É Ai-je utilisŽ des mots trop durs pour quelqu'un ? É Pourvu que je n'aie froissŽ personne ! De toute faon, je ne peux dŽchiffrer le lieu de cette rencontre mystŽrieuse et j'ai rendez-vous avec le professeur Karadzic au mme momentÉ Un peu confus, je m'endors t™t, sous le ronron du climatiseur. Les grandes chaleurs ont eu raison de moi.
2 Le soleil est dŽjˆ haut quand je parviens ˆ la somptueuse Mamounia o Karadzic m'attend dans une suite louŽe par le gouvernement yougoslave. Le professeur approche la cinquantaine ; il est de la gŽnŽration des hommes qui ont reb‰ti la paix dans les Balkans. L'entrŽe de son pays dans l'Espace EuropŽen ne pose plus de problme depuis que les dirigeants des Etats de l'Adriatique ont rŽussi ˆ limiter leur inflation et ˆ aligner leur monnaie sur le cours de l'euroÉ Karadzic a fait ses premiers pas d'interne dans les h™pitaux militaires durant la guerre. A la t‰che jour et nuit, il s'Žtait d'abord consacrŽ aux enfants victimes des mines ; ensuite, il a entamŽ des recherches, toujours dans son pays, refusant les offres rŽpŽtŽes des plus grands centres de recherche des Etats-Unis. L'homme est ponctuel. Il m'attend sur la palier de la suite. PressŽ de me faire part de ses dŽcouvertes, il m'entra”ne dans un salon ocre et m'invite ˆ m'asseoir face ˆ lui, devant une table de merisier o sont dŽjˆ rŽunis ses collaborateurs. Les tapis soyeux, les mosa•ques et la marqueterie lumineuses de la pice donnent un Žclat particulier au personnage, comme un Žcrin pour une personne d'exception. DŽbordant d'Žnergie, son visage rouge dŽbite ˆ toute allure des mots d'anglais m‰tinŽs de serbe, que j'ai du mal ˆ saisir au dŽbut. J'ai conscience que je vais vivre un moment historique. - É Notre Žquipe est arrivŽe, aprs deux dŽcennies de recherches, ˆ isoler le gne de la mort subite du nouveau-nŽ ! Mais le succs de l'opŽration, c'est surtout que nous sommes arrivŽs ˆÉ C'est alors qu'un flash se produit. Debout, l'une des collaboratrices de Karadzic s'est rapprochŽe de lui jusqu'ˆ entrer dans mon champ de vision. Quand je pose les yeux sur elle, je retiens un cri. J'en ai le souffle coupŽ. Le professeur, emportŽ par son Žlan, ne voit rien de ma surprise. A c™tŽ de lui se trouve Jelena, une ravissante femme rencontrŽe au moins vingt ans auparavant lors d'une mission en Bosnie. Abasourdi, je n'entends plus que des bribes de ce que Karadzic me raconte. Tout me revient. Les souvenirs se bousculent. Les premires Žlections qui ont suivi la guerre en Bosnie. Bijeljina. Ma premire mission d'observation d'Žlections. L'h™tel Drina. Le VRC , le bureau d'enregistrement des votants. Une jeune bachelire. Ma traductrice. Oui, my interpreter . Le billet. Son Žcriture. Oui, cette Žcriture de mŽdecin, c'est elle ! La vieille aveugle sur la place : la trs ancienne connaissance ! Les morceaux du puzzle s'assemblent d'un coup. Droite comme une victoire, la tte haute et le menton volontaire, elle a gardŽ ses fossettes. Elle est encore plus belle. Elle me dŽsarme de son sourire, me fixant de ses grands yeux verts. Karadzic surprend mes yeux ŽgarŽs et comprend que je ne l'Žcoute plus depuis un moment. Il s'emporte dans une indescriptible colre. Je n'insiste pas pour me faire traduire le sens des Žclats de voix en serbe Ð sans doute trs crus ; il se lve, hurle, me menace du poing en crachant des postillons et des mots manifestement pas aimablesÉ Il me dŽsigne la porte d'un geste autoritaire, sans appel. L'interview tourne court. EmportŽ par un rire nerveux, je saisis Jelena par la main et, avant que l'Žquipe de chercheurs mŽdusŽs ait pu rien comprendre, nous quittons la pice. Nous nous ruons dans les escaliers que nous dŽvalons quatre ˆ quatre et traversons d'une traite le grand hall. En sortant de l'h™tel, le professeur arc-boutŽ ˆ sa fentre nous poursuit de ses cris. Nous courons comme des enfants ˆ travers la place Jamma El Fna, vers les ruelles Žtroites, puis les souks o se bousculent marchands et touristes. Au bout de quelques minutes, ˆ bout de souffle, nous stoppons devant une fontaine o nous rions encore par saccades ; nous sommes pris d'un dernier fou-rire. Je la serre enfin dans mes bras. Puis me reculant, je la regarde de haut en bas. Elle porte un ensemble blanc qui contraste joliment avec sa peau bronzŽe. Elle a une veste ˆ larges revers et un pantalon moulant qui s'arrte sur des sandales ˆ lanires. Elle porte un petit sac de cuir blanc qui lui encombre les mains. Elle est splendide. Elle exulte devant mes yeux Žbahis. HŽbŽtŽ par ce face-ˆ-face presque intime, je baisse les yeux sur mes souliers. Et remonte doucement le regard, parcourant son corps jusqu'aux yeux qui me scrutent sans discontinuer. Elle m'intimide comme il y a vingt ans et j'Žvite son regard. Je me rends compte que j'ai le pied droit trempŽ. Je vide ma chaussure dans la rigole et frotte mon pantalon. Jelena rit. ImportunŽs par des vendeurs de babouches, nous reprenons notre promenade. Dans la cohue, je reprends la main de Jelena et l'entra”ne dans la pŽnombre des souks. Inconnus l'un de l'autre et pourtant tellement proches comme au premier jour, nous marchons silencieusement, un peu au hasard. DŽbouchant devant la bibliothque Ben Youssef, nous fl‰nons dans les jardins animŽs, puis j'attire Jelena dans la rue Fatima, celle de mon h™tel. Le vieux Mehdi, en djellaba bleue, monte la garde devant la grande porte cloutŽe. M'apercevant, il ouvre prestement un petit battant ; nous traversons alors la cour d'entrŽe bordŽe par le haut mur de bougainvillŽes dans lequel chantent des centaines d'oiseaux en un chÏur dŽsordonnŽ. En entrant dans le hall frais, nous croisons Farid qui me dŽcoche un clin d'Ïil complice. Pour couper court ˆ tout sous-entendu, je commande : - Deux cafŽs, dans le petit salon. Il est neuf heures et ˆ cette heure-lˆ nous sommes seuls dans la pice. Nous avons des foules de choses ˆ nous raconterÉ Debout, je dŽtaille ˆ nouveau Jelena : ses hanches sont plus arrondies ; elle est plus fŽminine. Je l'aimais dŽjˆ jeune fille. Lˆ, elle est encore plus Žblouissante. Ses ongles sont peints de rouge carmin jusque sur les orteils. Un rouge ˆ lvres discret donne du relief ˆ sa bouche. Elle remonte en chignon ses cheveux noirs, dŽtachŽs par la folle course. Tenant sa nuque d'une main, elle plonge l'autre dans son sac et en ressort un crayon mal taillŽ qu'elle fiche habilement dans son chignon. Ses cheveux sont toujours longs et soyeux, un peu ondulŽs. Des mches grises Žclaircissent ses tempes. Je retrouve son profil doux d'ic™ne. - Que deviens-tu ? Qu'as-tu fait durant toutes ces annŽes ? Jusqu'ˆ hier, je n'ai plus jamais entendu parler de toi, me dit-elle. - Et toi ? Devant un cafŽ fort, elle m'explique qu'aprs de brillantes Žtudes de mŽdecine ˆ Novi Sad, elle a fondŽ une famille avec un industriel du coin. Puis, elle s'est installŽe ˆ Belgrade o la rŽclamait Karadzic. Elle est devenue sa premire assistante au Centre d'Žtudes gŽnŽtiques et a participŽ de manire active aux recherches sur la mort subite du nouveau-nŽ. Elle a consacrŽ toute son Žnergie ˆ ses ambitions professionnelles. Le professeur m'a d'ailleurs avouŽ, par aprs, qu'il lui doit beaucoup dans l'aboutissement de ses recherches. Aujourd'hui, Jelena Žprouve un sentiment d'amertume. Sa famille ne la rŽclame plus. Ses enfants se sont habituŽs ˆ son absence et, lorsqu'elle leur consacre du temps, ils ne le remarquent plus. Son mari a organisŽ sa vie en fonction de ses absences. Juste comme elle l'avait souhaitŽ, au dŽbutÉ Quand nous nous sommes connus en Bosnie, nous avions pariŽ sur son avenir, sur les Žtudes difficiles qu'elle allait entreprendre. Mise au dŽfi, elle m'avait fait une promesse : me signaler ˆ quel moment elle dŽcrocherait son doctorat. TŽmoin alors de son entrŽe ˆ la fte des maturanti , les bacheliers de Bijeljina, je ne l'avais plus vue depuis. Deux annŽes, nous avions ŽchangŽ nos vÏux, puis plus rien. Elle est maintenant lˆ devant moi. Ses yeux changeant de couleur, passant du vert au brun. Vert quand elle est passionnŽe, quand elle parle de ses recherches. Brun quand elle Žvoque ses regrets, sa famille. - Tu ne m'as toujours pas parlŽ de toi ! Tu arrives toujours ˆ te dŽrober ! Je n'Žcoute plus tes questions. Je veux des rŽponses. Je veux savoir ce que tu fais de ta vie. Son accent slave fait parfois surface dans ses phrases ; un R roulŽ ou un S chuintŽ lui donne, au dŽtour d'une phrase, un charme piquant. - Je ne sais pas par o commencerÉ Que veux-tu que je te dise ? - Tu vois, tu recommences ˆ poser les questions. Tu te dŽbines toujours ! - Non. Mais si je me rappelle bien, toi tu essayes toujours de diriger la conversation ! - Jamais. Tu dois te tromper de personneÉ Mais tu t'arranges encore pour dŽtourner mon attention, crie-t-elle en me pinant le bras. - A•e ! Ses traits se durcissent quand elle se f‰che. Ses yeux foncent et une ligne verticale se dessine au milieu du front. Elle se raidit de tous ses muscles. Elle me fait rire. - Alors, parle ! Tu es mariŽ ? Tu as des enfants ? Est-ce que tu es retournŽ en Asie sur les traces de ton pre ? Raconte ! - Bien, bien. Oui, j'ai ŽtŽ mariŽ. J'ai eu une femme formidable. J'ai ŽtŽ heureuxÉ Non, je ne suis pas papa. Euh.. - Tu n'es donc plus mariŽ ? - Ma femme est dŽcŽdŽe voici dix ans. - Pardon. Je ne savais pas. - Ma femme indienne, de Delhi, dŽtachŽe ˆ Paris. Je l'avais rencontrŽe dans le cadre d'une mission de bons offices dŽpchŽe en Inde ˆ la suite de l'insurrection du Cachemire. Ensuite, elle m'avait accompagnŽ sur le front et avait montrŽ un courage et un mŽpris pour la mort qui m'ont toujours sidŽrŽ. A la suite de cette mission, je me suis installŽ avec elle ˆ Madras. Elle m'a aidŽ pour une Žtude sur la non-violence de GandhiÉ - Mais que lui est-il arrivŽ ? - Elle a ŽtŽ tuŽe par un fanatique hindou alors que nous participions ˆ une marche pour la paix. C'est moi qui Žtais visŽ. Je bois une gorgŽe de cafŽ. - Aprs la dispersion des cendres dans le Gange, j'ai quittŽ le continent. J'ai aussi fermŽ dŽfinitivement le chapitre Ç non-violence È de ma vie. InutileÉ - Je suis dŽsolŽe. Tirant sur la cigarette qu'elle vient d'allumer : - Vous n'avez pas eu d'enfant ? - Non. Je n'ai pas ŽtŽ trs productif. Je ne suis le pre que d'articles et d'essais plus ou moins lus. Je travaille pour le journal que tu sais. Et ma foi, je ne me plains pas. Ma sÏur a eu quatre enfants dont je partage les joies. Je suis un tonton comblŽ. La conversation prend pour l'heure un accent sŽrieux, ˆ cent lieues de nos conversations lŽgres de Bosnie. Nous revenons rŽgulirement sur le passŽ, alternant avec notre vie actuelle au fil de la montŽe des souvenirs ˆ la surface. 3Tout ˆ coup, Farid se prŽsente ˆ notre table, ennuyŽ. Il me dŽsigne un homme d'une quarantaine d'annŽes, en veston et cravate clairs, qui souhaiterait me parler. L'homme porte de fines moustaches tranchant avec des sourcils Žpais qui se rejoignent. En me levant pour saluer le nouveau venu, j'aperois derrire lui d'autres hommes qui l'accompagnent manifestement mais se tiennent ˆ distance. - Inspecteur Ben Sa•d, de la SžretŽ RŽgionale. Je vous demande de bien vouloir me suivre. - De quoi s'agit-il ? ... L'homme hŽsite un instant. - Vous pouvez parler devant madame. - J'ai reu ordre de vous emmener, vous et la dame. - Mais enfin, expliquez-moi, jeÉ je proteste ! O nous emmenez-vous ? - Ne me rendez pas la t‰che plus dure. Je dois vous amener chez le commissaire Karam. A ce nom, Farid sursaute. Il est blme. Je tente de croiser son regard mais il se dŽtourne. - Que veut ce monsieur ? demande Jelena, Žcrasant nerveusement sa cigarette dans le cendrier. Les hommes qui se tenaient derrire se sont maintenant rapprochŽs et se montrent plus menaants. Rassurant mal Jelena en anglais, je lui explique qu'il s'agit d'un contr™le de police de routine et que nous devons partir. A travers le hall, je crie : - Farid, je vous demande de prŽvenir mon consulat si je ne suis pas revenu ce soir ! AgacŽ, l'officier nous pousse, Jelena et moi, vers la sortie. Le personnel et les clients de l'h™tel sont figŽs, le regard perdu. On ne badine pas avec la SžretŽ rŽgionale. Dehors, deux voitures banalisŽes nous attendent. Jelena est embarquŽe dans la voiture de devant et moi dans la seconde, malgrŽ mes protestations. Elle me jette un regard angoissŽ. Le chauffeur de Jelena dŽmarre ˆ toute allure tandis que le mien le suit de prs, ce qui me rassure ˆ demi. Au moins, nous serons ensemble. Le chauffeur de ma voiture est nerveux et aperoit trop tard un vieil homme traversant la rue en tirant un mouton. Coup de freins strident. Je m'Žcrase le nez contre le sige avant. La voiture s'immobilise ˆ quelques centimtres du vieux qui, sur le coup, se fait copieusement enguirlander par le chauffeur. L'autre voiture a disparu. Le chauffeur repart de plus belle en faisant hurler le moteur de la vieille Renault 12. Il emprunte le boulevard El Yarmouk vers le Palais Royal au sud de la MŽdina, puis prend la Route des Remparts. Nous roulons ˆ tombeau ouvert et je suis ballottŽ entre mes deux gardes impassibles. PrivŽ de poignŽe, je me cramponne aux dossiers des siges avant, t‰chant de repŽrer les portes de la ville qui dŽfile ˆ vive allure sur ma gauche. Je scrute Žgalement la route pour voir si nous rattrapons l'autre auto. Toujours rien. Soudain le chauffeur freine d'un coup sec, tourne brusquement ˆ droite vers une ruelle pavŽe et dŽboule entre les passants et les poules ŽberluŽs jusqu'ˆ une petite place que je n'identifie pas. La voiture s'engouffre sous un porche et s'arrte net ˆ c™tŽ de l'auto de Jelena. Nous sommes dans une petite cour pavŽe carrŽe, entourŽe de maisons ˆ l'abandon ˆ en juger par les volets arrachŽs et les carreaux cassŽs. - O Žtiez-vous ? me demande Jelena ŽnervŽe. - Tu ne me croiras pas mais on jouait ˆ saute-moutonÉ Deux hommes en civil nous observent immobiles. Notre inquiŽtude ne cesse de monter. A ce moment, les deux voitures repartent avec leurs Žquipages. Un garde referme prestement le porche. Jelena me regarde d'un air grave. Nous avons le sentiment que nous ne sortirons pas d'ici de sit™tÉ - Venez, nous dit l'officier en se dirigeant vers la plus grande maison. Derrire lui, nous pŽnŽtrons dans un long couloir ŽclairŽ seulement par l'entrŽe. Dans ce plongeon vers l'inconnu, nos pas rŽsonnent dans la pice vide. Je sens mon cÏur battre et s'accŽlŽrer. Je pose la main sur l'Žpaule de Jelena pour l'apaiser. Elle sursaute. A chaque pas vers le noir, nos ombres sont plus indistinctes. Elles se confondent dans l'obscuritŽ. Au fond du couloir, un escalier de bois. Il descend vers les caves. Nous n'apercevons que faiblement les derniers Žchelons. Il fait tr s noir et a sent le renfermŽ. J'entends la respiration de Jelena. Elle hŽsite avant de descendre ˆ la suite de Ben Sa•d. Nous sommes guidŽs par une rampe branlante et la rŽsonance de nos pas sur les marches. La tension est maximale. S'enfoncer ou s'enfuir, me dis-je. Dehors, ils sont deux. Qu'est-ce qui nous attend devant ? C'est alors qu'une porte de bois s'ouvre dans un grincement insupportable. Nous sommes noyŽs de lumire. Ecarquillant les yeux, j'aperois une grande pice d'habitation. Des baies vitrŽes donnent sur un patio envahi d'herbes folles. Des barreaux interdisent l'accs au patio. La seule issue est la porte par laquelle nous sommes entrŽs. Elle est dŽjˆ refermŽe. Je ne vois pour tout meuble qu'une table et une chaise. Des pans de pl‰tre tombŽs des murs donnent une impression de dŽsolation . Notre trouble est ˆ son comble. Je croise le regard d'un homme en uniforme qui nous dŽvisage. Il se tient debout, rigide, prs de la table. Son visage est crispŽ, Žnigmatique. Il nous fixe en silence et l'attente est intenable. D'un geste de la main, il invite Jelena ˆ s'asseoir. Jelena refuse et se rapproche de moi. Se tournant vers l'inspecteur Ben Sa•d, il donne des ordres en arabe et l'officier sort. - Je suis le commissaire Khalil Karam, des Services de la SžretŽ rŽgionale ˆ Marrakech. Je suis chargŽ de vous interroger sur les raisons de votre prŽsence en territoire marocain. - Mais nousÉ - SILENCE ! Ce n'est pas vous qui posez les questions. Soyez contents d'tre traitŽs comme des Žtrangers, me dit-il en me fusillant du regard. Dans l'Žtat actuel de l'enqute, je ne dispose pas de suffisamment d'ŽlŽments pour vous dire de quoi vous tes accusŽs. Je vais tre obligŽ de vous garder ici le temps de procŽder ˆ des vŽrifications. Mais tout d'abord, je veux savoir ce que vous tes venus faire au Maroc. - Permettez-moi de traduire pour madame qui ne comprend pas bien le franais. T‰chant tant bien que mal de rassurer Jelena sur la rŽgularitŽ de la procŽdure ˆ laquelle je ne crois pas moi-mme, je lui indique que de notre collaboration dŽpendra l'issue rapide de cette affaire. - C'est exactement cela, poursuit le commissaire qui a saisi mes paroles en anglais. Soyez collaboratifs et nous mnerons rapidement cette enqute. Un peu calmŽ par les mots et les manires de l'homme qui ne semble pas tre la brute Žpaisse que j'avais craint de trouver en ces lieux singuliers, je lui dis que nous sommes prts ˆ rŽpondre ˆ ses questions. Il change alors de ton et se montre aimable ; invitant une seconde fois Jelena ˆ s'asseoir, il lui tend un paquet de cigarettes amŽricaines et s'excuse de la nature des locaux : - Les bureaux de la SžretŽ sont exigus et dŽjˆ bondŽs. J'ai pensŽ que cette pice serait plus agrŽable et plus discrte pour vous. Avec ce congrs, des journalistes de partout sillonnent la ville et j'ai trouvŽ prŽfŽrable de ne pas Žbruiter cette Ç conversation È avant l'aboutissement de l'enquteÉ A ce moment, entrent l'officier et un garde portant sur un plateau une bouteille d'eau fra”che, un pot fumant de thŽ ˆ la menthe et des verres, ainsi que deux chaises. De quoi parle-t-il ? De quoi sommes-nous accusŽs ? Si seulement il pouvait tre plus clair, me dis-je en m'efforant de rester courtois. Si je rouspte, il montrera certainement moins d'Žgards et nous donnera encore moins d'explications. Je ronge patiemment mon frein. Tandis qu'on nous sert ˆ boire, je prends place ˆ c™tŽ de Jelena face au commissaire. Ce Karam aime la mise en scne et prend plaisir ˆ nous toiser dans cette situation difficile. Il reprend enfin : - Si vous le permettez, madame, je commencerai les questions par vous. Il poursuit dans un anglais parfait. Puis-je avoir vos nom, prŽnom, date de naissance et adresse ? - Zivadinovic, Jelena ; nŽe ˆ Bijeljina, Bosnie HerzŽgovine, le 30 mars 1960 ; habitant 3, avenue de Moscou ˆ Novi Sad, FŽdŽration yougoslave. - Profession ? - Chercheur assistante au Centre de GŽnŽtique de l'UniversitŽ de Belgrade. - Quelle est la raison de votre prŽsence sur le territoire marocain et o logez-vous ? - Je suis membre de la dŽlŽgation du professeur Karadzic, au congrs 49. Je loge ˆ l'h™tel Mamounia. - Ce sera tout pour vous pour le moment. - Puis-je savoir de quoi je suis accusŽe ? -Plus tard. - Ah bon ! J'ignoraisÉ. - C'est vrai que c'est la premire fois que nous nous rencontrons. J'ai dŽjˆ vu votre nom dans plusieurs dossiers, parfois pour des histoiresÉ de boulevard, pourrais-je dire, mais surtout pour votre franc-parlerÉ parfois dŽrangeant. - Si c'est le cas cette fois encore, vous pouvez libŽrer madame. Elle n'est en rien responsable de mes actes. - Calmez-vous. Dites-moi plut™t comment vous connaissez cette personne ? - Relation professionnelle. - Avec laquelle vous courez dans les rues de Marrakech ? - O voulez-vous en venir, ˆ la fin ? - Je vous ai demandŽ de me laisser poser les questions jusqu'au boutÉ Bien que j'aie arrtŽ de fumer depuis quinze ans, je saisis le paquet sur la table, allume une cigarette et tire profondŽment la fumŽe au fond de mes poumons, avant de me reprendre. - J'ai rencontrŽ madame Zivadinovic voici vingt ans dans son village natal lors d'une mission d'observation d'Žlections en Bosnie. Elle Žtait alors mon interprte. Aprs cette mission, nous ne nous sommes jamais revus, jusqu'ˆ ce matin dans la suite du professeur avec qui j'avais rendez-vous ˆ la Mamounia. - Peut-on savoir ce qui s'est passŽ avec le professeur ? Votre fuite ? - Et bien, les nouvelles vont vite ! - C'est notre mŽtier, de savoir. - Et bien, en un mot, le professeur n'a pas apprŽciŽ que j'accorde plus d'attention ˆ son assistante. Le commissaire reprend en anglais : - Pardonnez-moi madame, mais entretenez-vous des relations d'une autre nature que professionnelle avec le professeur ? - Je ne suis pas obligŽe de rŽpondre. Mais puisque cela vous intŽresse, non, pas du tout. - Comment expliquez-vous la rŽaction du professeur ? - C'est un homme passionnŽ et Žgocentrique. Il n'a pas supportŽ de ne plus monopoliser l'attention. Ce moment est le plus important de sa carrire, aprs des annŽes de recherches auxquelles personne ne croyait au dŽbut. Il est un peu ivre de gloire et assoiffŽ de reconnaissance. Cela lui passera, j'en suis sžreÉ - C'est tout ce que vous avez ˆ dire ˆ propos de cet incident ? nous demande Karam en nous scrutant tour ˆ tour. - Oui, dis-je. - Oui. Nous sommes libres ? demande Jelena en se levant. - Pas si vite ! dit le commissaire. Je suis dŽsolŽ mais je dois interroger d'autres personnes avant de prendre une dŽcision. Aussi, je vais vous demander un peu de patience car je dois m'absenter. Mais vous avez ma parole que ds que les choses seront tirŽes au clair, je veillerai personnellement ˆ vous libŽrer. - Quoi ? Nous sommes prisonniers ? Vous nous gardez ici ? - Monsieur, je vous prie de garder votre calme. Se f‰cher ne changera rien ˆ la situation. Croyez bien que j'estime ˆ sa juste valeur la patience dont vous avez fait preuve. Je vous en demande encore un peu. Le commissaire rassemble ses notes et se lve. Il appelle l'homme qui se tient derrire la porte. - Je vais donner des ordres pour que vous soyez bien traitŽs. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, demandez-le ˆ l'inspecteur Ben Sa•d. Ils sortent et ferment la porte ˆ clŽ. Aprs un moment de stupeur, Jelena lance : - Tu n'as pas rŽagi ! Que va-t-il m'arriver ? Dans quel pŽtrin tu m'as placŽe ? - Il n'y avait rien ˆ faire. Ne t'inquite pas. Ils auraient pu se passer de formes si cela avait ŽtŽ grave. - Pourquoi sommes-nous ici alors si Ôce n'est pas grave' ? - Je ne sais pas. Il me semble qu'il y a du Karadzic lˆ-dessous. - Tu n'y penses pas ! - J'ai de sŽrieuses raisonsÉ - Si c'est le cas, c'est monstrueux ! Non, ce n'est pas possible. - Il s'emporte toujours comme a, Karadzic ? Ca lui prend souvent ? - Oui, mais cela ne porte jamais ˆ consŽquence. Il se reprend aprs une heure. Puis il revient avec des fleurs. - Pour toi, oui. Cela m'Žtonnerait qu'il m'en amne. Et puis, il y a au moins quatre heures que cela s'est passŽÉ - Qu'allons-nous faire ? - Je crois que nous n'avons pas le choix : attendre. C'est une vertu que les Africains peuvent nous apprendre. Bien sžr, cela implique une soumission ˆ une certaine fatalitŽÉ Jelena a ouvert une porte-fentre. Elle observe l'intŽrieur de ce qui a dž tre une trs belle demeure. Des galeries courent le long du patio carrŽ sur trois niveaux. La tradition arabe veut que les maisons aient un minimum de fentres sur l'extŽrieur. Pas de balcons, non plus. En revanche, les Arabes ont dŽveloppŽ le raffinement des cours intŽrieures. La pice dans laquelle nous sommes en garde ˆ vue ressemble ˆ ces chambres de femmes dans les grandes maisons traditionnelles. Les femmes du harem participaient aux ftes et ˆ la vie sociale mais seulement voilŽes et derrire des grilles de ce genre ou des moucharabiehs. Les danseurs et les musiciens se produisaient devant les hommes dans la cour intŽrieure. Jelena parcourt des mains les courbes des grilles de fer forgŽ qui dessinent des arabesques. Sous l'arc des fentres, des barreaux en rosaces se dŽcoupent sur le ciel. - Tu crois qu'ils nous garderont longtemps ? demande Jelena. - Assez pour nous rendre fous si nous ne nous calmons pas. Peut-tre plusieurs heures. Visiblement, Karam ne dispose pas de tous les ŽlŽments. C'est un homme trs puissant. Il peut dŽbloquer les choses rapidement s'il le veut. - Mais qu'est-ce que tu as bien pu commettre pour nous faire jeter dans ce trou ? Tu as une autre histoire ˆ te reprocher, c'est cela ? - Non, ne commence pas ! DŽjˆ ˆ l'h™tel ils avaient dŽcidŽ de ton arrestation : ils Žtaient venus avec deux voitures. Tu vois bien que tu es concernŽe aussi. - Tu as peut-tre raison. Aprs avoir arpentŽ la pice ˆ grands pas impatients, Jelena prend un verre d'eau. Elle s'assied sur le sol de mosa•ques, adossŽe contre l'Žpais mur qui nous sŽpare du patio. Le soleil Žclaire sa peau mate d'un jour dŽlicieux. L'ombre des grilles prend le relief de son corps. Elle appuie la tte. Elle est perdue en pensŽes et un petit sourire s'est dessinŽ sur ses lvres. Je la scrute ˆ son insu. - Tu es retournŽ en Bosnie, depuisÉ ? - Non, jamais. - Tu aurais voulu ? me demande-t-elle, ironique. - Chez ces fous ? Avec tous ces dangers ? Ah non ! - Dangers, dangers ? Ils avaient disparu quand tu y Žtais. Tu n'as pas connu la guerre. C'Žtait dŽjˆ la paix dit-elle en hachant sa phrase. - Tu parles d'une paixÉ Il y avait des forces armŽes de tous les pays. Et sŽrieusement armŽes ! - Tu veux parler des Ôforces de maintien de la paix' ? Des Ôenvahisseurs' ? - Oh, on ne va pas reprendre ce dŽbat ! C'est quand-mme vous, Bosniaques, Serbes et Croates qui avez dŽclenchŽ les hostilitŽs. J'Žtais autant que toi opposŽ ˆ l'attitude impŽrialiste des AmŽricains dans l'aprs-guerre. Mais le rŽsultat est lˆ : vous n'tes plus en guerre. - Alors, dis-moi, c'Žtait quoi tes Ç dangers È ? - Je ne pense pas t'en avoir parlŽ ˆ l'Žpoque. Mais mon arrivŽe ˆ Bijeljina reste un moment inoubliable. J'en ai reparlŽ il y a peu avec un ami amŽricain. Mais tu te souviens de lui ! C'est Dan, l'observateur avec qui j'habitais. Je l'ai revu... - Raconte. - Nous avions ŽtŽ affectŽs ˆ Bijeljina ˆ partir de Sarajevo. C'Žtait quasiment la destination la plus ŽloignŽe de la capitale. Inutile de te dire que c'Žtait pour nous une destination inconnue, ne figurant mme pas sur toutes les cartes de la rŽgion ! - Non ? C'est cela É Vas-y, continue ! De tous les contingents, le n™tre Žtait le dernier ˆ partir. Nous Žtions 12 dans un grand car. Il fallait traverser la ligne de dŽmarcation. Les routes n'Žtaient pas sžres. Notre chauffeur ne parlait que le srpski . Ou plut™t le bosanski , puisqu'il Žtait de Sarajevo. A Tuzla, un officiel de l'OSCE devait nous accompagner pour passer la frontire. ArrivŽs sur place aprs plusieurs heures d'une trajet tranquille, le conducteur ne trouvait pas le bureau de l'OSCE et s'Žnervait. Nous ne comprenions mme pas ce qu'il cherchait. Pas moyen de causer avec lui. L'heure avanant, l'homme craignait de devoir rester en Republika Srpska. Il se serait fait lyncher. Nous avons quand-mme repris la route. Une route sinueuse dans la montagne. Partout, les maisons Žtaient effondrŽes. DŽvastŽes. Certaines avaient ŽtŽ dŽtruites lors de combats. La plupart avaient ŽtŽ dŽtruites par leurs habitants partis en exil. Nous sommes arrivŽs ˆ la ligne de dŽmarcation en milieu d'aprs-midi. Il y avait lˆ un important dispositif militaire russe avec des chars et des hommes armŽs jusqu'aux dents. Le chauffeur ne comprenait pas les Russes. Il s'Žnervait. Les Russes aussi. Nous ne comprenions personne. Toutes les langues essayŽes n'aboutissaient ˆ rien. Les gestes Žtaient inutiles. Pas moyen de passer. Ni de faire demi-tour. Nous Žtions coincŽs. Certains observateurs Žtaient debout sur le car ˆ la recherche de n'importe quel signe comprŽhensible. La discussion dans la mire du canon du char s'Žternisait et le soir approchait. Il Žtait interdit de circuler la nuit sur cette route. Trop dangereux. C'est alors qu'une voiture du ComitŽ international de la Croix-rouge s'est pointŽe. Il y avait ˆ son bord un traducteur. Les soldats rŽclamaient un laissez-passer qui aurait dž nous tre accordŽ par l'officiel de l'OSCE ˆ Tuzla. Il Žtait trop tard pour faire demi-tour. Aprs une demi-heure de discussion, nous avons pu passer. Le chauffeur conduisait ˆ une vitesse folle. Le car se balanait dans les tournants. La pente Žtait raide, en lacets vers la vallŽe. Nous Žtions dans ton pays. Tous les conducteurs croisŽs levaient le poing ou insultaient le chauffeur ˆ la vue de la plaque du car. Nous sommes arrivŽs vers sept heures du soir ˆ Bijeljina. A l'h™tel Drina, le temps de trouver un responsable de l'OSCE, le chauffeur avait dŽbarquŽ tous nos sacs et Žtait reparti sur Sarajevo ! - Quelle Žmotion pour des observateurs ! - C'est a, moque-toi. - Et c'est le lendemain qu'on s'est rencontrŽs ? - Exact. Elle me rappelle notre rencontre dans la salle ˆ manger de l'h™tel Drina, au petit dŽjeuner : Horst, le logisticien autrichien, avait fait venir les interprtes. La plupart Žtaient de jeunes filles fra”chement sorties du lycŽe ; ravissantes et fŽminines ˆ souhait, elles avaient jetŽ l'Žmoi dans nos rangs. Seth, un gros Canadien, devait tre le premier noir qu'elles voyaient. Elles s'Žtaient assises ˆ sa table. Jovial de nature, il les dŽvorait des yeux tandis que ses lvres dessinaient dans l'air des cÏurs invisibles. Horst nous a constituŽs en Ôcouples observateur - interprte'. Jelena me fut dŽsignŽe. Elle ne m'avait jamais rŽvŽlŽ ses premires impressions jusqu'ˆ aujourd'hui : elle n'avait pas compris mon sŽrieux pendant les premiers jours ; elle pensait que j'Žtais dŽu du choix opŽrŽ par Horst, que je prŽfŽrais son amie Brankica. Sa fiertŽ avait ŽtŽ piquŽe au vif. La journŽe se transforme peu ˆ peu en un long plongeon hors du temps. Un voyage imaginaire, lorsque l'oubli du prŽsent est total. Les heures s'Žgrnent en compagnie de Jelena. J'oublie mon programme, le congrs, mon rendez-vous avec Dan. Tout. Jelena aurait voulu visiter la grande palmeraie : pour sa premire visite ˆ Marrakech, elle ne voulait rater cela. Je reconnais que c'est un site merveilleux, cette mer de palmiers les pieds dans le sable ˆ quelques kilomtres seulement de la ville, avec ces petites haltes sous des tentes de bŽdouins. Elle aurait adorŽ. Au lieu de cela, nous faisons les cents pas dans nos souvenirs, suivant des yeux les fissures du mur dŽfra”chi. 4La nuit descend sur Marrakech. Un bruit de pas dans le couloir nous fait lever d'un bond. Nous nous prŽcipitons vers la porte. Nous suivons ˆ l'oreille la progression de notre visiteur dans le couloir puis dans l'escalier. Notre excitation est ˆ son comble. C'est Ben Sa•d qui appara”t dans l'encadrement de la porte. Notre dŽception est grande. Karam avait promis de nous libŽrer personnellement. Ce ne doit pas tre le moment. - Le commissaire Karam m'envoie vous dire que le malentendu est levŽ et qu'il arrive pour vous relaxer. - Pfff ! soupire Jelena en se jetant dans mes bras. - Excusez-moi, dit-il en se retirant. La porte se referme. - J'ai faim ! crie Jelena. - Bonne idŽe ! Allons fter cela dans un bon restaurant. Jelena, libŽrŽe de l'incertitude, souffle. Elle avait montrŽ beaucoup de sang-froid pendant l'arrestation, mais elle restait inquite ; elle semble tranquille maintenant. Elle frissonne un peu. Je lui pose ma veste sur les Žpaules. Elle me sourit. - Alors, tu penses toujours que c'est Karadzic qui est ˆ l'origine de notre arrestation ? - J'en suis persuadŽ. Il n'y aucune autre raison, aucun autre lien entre nous ici ˆ Marrakech qui pouvait justifier notre arrestation commune ! - Je ne crois pas qu'il ait pu faire a ! dit Jelena en tentant de se convaincre. - HŽlasÉ Tu es sžre qu'il ne t'en veut pas pour d'autres motifs ? - Aah, a c'est trop fort ! Je crois que tu inverses les r™les. Si cela a un rapport avec Karadzic, moi je n'ai pas ouvert la bouche pendant toute la rencontre. Je ne suis pas Ç connue È ici, moi ! D'ailleurs, ˆ te regarder, je suis sžre que ce genre d'expŽrience ne t'est pas Žtranger ! Mais sache que pour moi, oui, a l'est ! Que personne dans ma famille n'a jamaisÉ - D'accord, d'accordÉ Comme le disait Ben Sa•d, il y a eu un Ç malentendu È É - Et a suffit pour emprisonner les gens ?!? A force de nous chamailler, nous n'avons pas entendu les pas dans le couloir et quand la clŽ tourne dans la serrure, nous sursautons. Jelena me regarde d'un air interrogateur. La porte s'ouvre sur Karam, suivi de Karadzic. - Madame, monsieur, je vous prie de bien vouloir nous excuser pour le profond malentendu intervenu ce matin ˆ la suite de votre interview avec monsieur le professeur, dit le commissaire. Le Yougoslave, gnŽ, ne dŽtache pas les yeux du sol. Karam n'est pas ˆ l'aise non plus. Il reprend, la gorge sche : - Nos services de sŽcuritŽ, particulirement ceux de l'h™tel, sont sur les dents ˆ cause du congrs. Votre gouvernement, dit-il en s'adressant ˆ Jelena, nous a demandŽ des garanties pour la protection du secret de vos dŽcouvertes scientifiques. Douze agents se trouvaient ˆ l'intŽrieur de l'h™tel et autant ˆ l'extŽrieur. Lorsque vous avez quittŽ prŽcipitamment l'h™tel et qu'ils ont vu le professeur faire des signes violents et crier ˆ sa fentre, ils ont immŽdiatement donnŽ l'alerte et un dispositif a ŽtŽ mis en place pour vous filer d'une part, et commencer l'enqute du c™tŽ du professeur, d'autre part. Nous n'avons pas ŽtŽ aidŽs non plus par l'humeurÉ euhÉ explosive du professeur au moment des faits. Il n'y avait pas moyen de dialoguerÉ Karam parle d'une manire affranchie du professeur car il sait que celui-ci ne comprend pas un tra”tre mot de franais ! Ah, si je pouvais quand-mme lui dire ma faon de penser ˆ ce professeur de carnaval, me dis-je en me mordant la lvre. S'il n'avait pas ŽtŽ aussi excitŽ, rien de tout cela ne se serait passŽ. Oui, mais je n'aurais pas eu Jelena aussi longtemps prs de moiÉ. Tandis que le commissaire se confond en excuses et en explications superflues, Jelena et moi nous impatientons. La nuit est maintenant noire et, sans deux lampes ˆ huile apportŽes par les gardes, nous serions dans l'obscuritŽ totale. Puis vient le tour du professeur de s'excuser. Il n'est pas mauvais bougre. Il pourrait tout de mme se contr™ler la prochaine fois ! Il s'est pris pour le roi, ma parole. En fait, je ne lui en veux que de prolonger cette histoire alors que nous mourons d'envie de sortir. Enfin vient le moment de la libŽration. Une voiture est mise ˆ notre disposition pour rentrer dans nos h™tels. - Sans escorte ? - Oui, sans escorte, rŽpond Karam en me tendant la main. Le professeur me propose un autre rendez-vous que je dŽcline. Nous sommes enfin partis. 5 Mon taxi s'arrte devant la Mamounia. Jelena se trouve sur le perron, les cheveux rel‰chŽs. Elle monte dans l'auto et nous filons vers une destination surprise. Elle ne veut rien savoir. Chez Ali est un complexe touristique en plein air o tous les soirs sont donnŽs des spectacles de danseurs sous des tentes arabes confortables. J'ai rŽservŽ une loge pour deux. Sans danseurs. Couscous royal au menu. Jelena est trs curieuse de ces plats exotiques auxquels elle n'a jamais gožtŽ. La reprŽsentation qui nous est donnŽe par les serveurs en grande tenue traditionnelle, nous apportant les mets sur de somptueux plateaux en argent, a beaucoup de cachet. Les serveurs sont souriants. Les plats o se mlent les parfums de merguez et de mouton, les lŽgumes colorŽs baignant dans leur sauce orange, la bouteille de vin gris frais, tout concourt ˆ faire de cette soirŽe un moment inoubliable pour Jelena. Elle lve son verre : - On l'a bien mŽritŽ, celui-lˆ ! - A ta santŽ. Ses yeux pŽtillent. Elle se passionne pour la semoule. Elle n'en avait jamais mangŽ. Elle est ravie lorsque la semoule se gonfle de sauce. Elle bržle ˆ la premire pointe de harissa trouvŽe dans une merguez. Le souvenir d'une journŽe au frais semble bien loin maintenant. Le vin nous fait rire. Au dessert, elle gožte les g‰teaux sucrŽs qui lui sont prŽsentŽs. Elle s'emballe pour la gastronomie marocaine. Elle regrette de n'avoir pas assez voyagŽ. Un moment donnŽ, les haut-parleurs rŽsonnent et la grande carrire qui nous fait face s'Žclaire de mille lampes. Une grande banderole de feu s'embrase tandis que des cavaliers s'Žlancent ˆ plein galop, effectuant des voltiges Žpoustouflantes. Jelena, debout, applaudit de toutes ses forces. Sa mine change lorsque Žclatent les pŽtarades de la fantasia. Elle sursaute ˆ chaque salve. Elle me demande de partir. En quittant, elle marmonne : Ç Je dŽteste les feux d'artifices ! È. Souvenirs de la guerre ? Quand je pense ˆ ce qu'elle a dž vivreÉ J'ai honte de mon Ç Žmotion en Bosnie È racontŽe tout ˆ l'heure. 6Ce soir-lˆ, sous la lune jaune, nous nous sommes donnŽs l'un ˆ l'autre, dans un oubli total de la vie du dehors et des mŽandres de nos vies sŽparŽes. Un moment de souvenir en devenir. Sans avenir ni revenir. La mŽmoire est comme un coffret qui renferme un trŽsor de souvenirs. TrŽsor d'impressions. D'odeurs. De couleurs vives ou tristes. De sons. De voix familires ou hostiles. De cris et de larmes. De sentiments, durs ou joyeux. De regrets. Voire de remords. Ce coffret reste toujours entrouvert, prŽsent, parfois vital. Un ancrage entre rve et rŽalitŽ qui s'effiloche au fil des ans. Une lŽgende ou un mythe personnel. Bagage invisible, il peut devenir lourd. Parfois intolŽrable. Il peut aussi tre oubliŽ, enfoui sous les dŽcombres d'une vie remplie de je-ne-sais-quoi ; des chemins de l'Žcole aux chemins de taxi, d'avions en continents, les cartes de villes renferment des vies cachŽes, des amours enfermŽes dans des bo”tes. Ces bo”tes peuvent se rouvrir ˆ la faveur d'une Žmotion, d'une parole ou d'une rencontre. Chacun porte ses trŽsors, ceux qui l'allgent et ceux qui l'accablent, ceux qui le transportent comme ceux qui le dŽportent. Mon trŽsor-Jelena a retrouvŽ son poids d'il y a vingt ans. Il est plus violent que jamais. Il me faudra longtemps pour le ranger parmi les trŽsors oubliŽs. Ce matin, Jelena avait les yeux bruns. J'ai bouclŽ ma valise. Je ne reviendrai plus ˆ Marrakech. Yves De Wolf - ClŽment
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