Yves De Wolf - ClŽment

 

 

 

 

Bluff !

 

nouvelle
dŽposŽe ˆ la Maison des Auteurs
sous le numŽro 00432

* * *

 

Une jeep dŽb‰chŽe sĠarrte dans un nuage de poussire devant le Guest House de Gabiro. Il fait presque noir. A cette heure, la terrasse de moellons et toit de chaume est bondŽe et les clients se pressent devant le parapet surplombant la piste : un zbre raide g”t les yeux ouverts dans la benne du vŽhicule, deux taches brun-rouge sur le cou et lĠŽpaule.

- Belle bte, commente un curieux, un verre en main.

Le chasseur ne se sent plus. Il est couvert de poussire et tape son chapeau de toile sur la cuisse. Il sort deux longs fusils de la cabine et les tend ˆ un ami.

- Vous pouvez lĠemmener ˆ lĠabattoir. Ils sont ouverts jusquĠˆ sept heures, dit une voix rocailleuse.

LĠhomme qui a parlŽ est le conservateur du parc. R‰blŽ, le cuir tannŽ, lĠhomme parle cigarette au bec. Il a des yeux de lion. Il fait signe au pisteur de le suivre et, ˆ deux, ils sĠenfoncent dans la nuit.

 

Il sĠagit de mon premier Ç souvenir de chasse È. JĠai six ans. Je me trouve entre mes parents, parmi les badauds de la terrasse. Papa, lui, nĠest pas chasseur. Il nous emmne en safari. Nous partons le lendemain ˆ lĠaube pour une de ces expŽditions que je dŽteste. Deux jours ˆ avaler la poussire sur des pistes cahoteuses. Je suis dŽjˆ malade sur macadam. Alors, lˆ, cĠest le pompon. Et malgrŽ la chaleur Žtouffante, on doit garder les vitres fermŽes pour Žviter les mouches tsŽ-tsŽÉ Quand lĠune dĠelles rentre dans lĠauto, cĠest le branle-bas de combat : magazines roulŽs, casquettes en boule, tout devenait arme. ‚a tape dans tous les sens jusquĠˆ ce que lĠintruse finisse ŽcrasŽe. Comme animaux, on rencontre des impalas, des topis et des buffles en pagaille. De temps en temps, on a la chance de trouver un gros serpent ou une famille de lions. Mais cĠest rare : dans la savane, les herbes sont plus hautes que les voitures de villeÉ

 

*

*    *

 

 

Ma vraie chasse au buffle se passe quelques annŽes plus tard. JĠai 13 ans. On est vendredi. Je mĠen souviens. Mon oncle Pierre vient de descendre de lĠavion. Il arrive de Belgique. Il est grand et vigoureux, la cinquantaine, bronzŽ, avec une belle moustache qui courbe et des cheveux blonds ondulŽs. Un grand chasseur, dit-on. Il a chassŽ partout : le chevreuil et tout ce qui court en Belgique, lĠours en Pologne, le renard en Angleterre – sa plus belle chute de cheval, six semaines dĠh™pital – le renne au Canada, la palombe dans le Midi, É Il ne parle que de a. Un vrai supp™t de Saint-Hubert !

Je lui montre la canine en or qui brille dans sa bouche :

- Un souvenir de chasse ?

Il dŽcouvre son sourire carnassier :

- Non, pas a ! ‚a cĠest un combat de boxe amateur. A 22 ans. A propos, Pierrot – on mĠa baptisŽ comme lui – tu veux venir ˆ la chasse au buffle avec moi ?

- Bof. Oui, pourquoi pas ?

Il sĠenorgueillit. MĠemmener ˆ la chasse Ç renforce sa virilitŽ È, consacre le Ç pouvoir Žducatif È de la chasse. JĠimagine quĠˆ ce moment prŽcis, il se rŽcite pour lui-mme les vers de Kipling et pense au fils quĠil nĠa jamais eu.

Sit™t dit, sit™t fait. Me voici dans la chambre ˆ prŽparer mon bagage pour lĠexpŽdition avec ma mreÉ

- JĠai mme pas de bottines.

- CĠest pas grave, Pierrot, tu prendras tes tennis.

Mon enthousiasme trs tempŽrŽ tombe sous zŽro.

- Et si je ne peux pas le suivre ? Je vais le ralentir. Un grand marcheur comme luiÉ

- Ecoute, sĠil te lĠa proposŽ, cĠest quĠil a envie que tu lĠaccompagnes. Et quĠil estime que tu peux le faire !

- Bof !

Le lendemain, ou devrais-je dire la nuit mme, vu que le jour nĠest pas levŽ, tout somnolent, je suis embarquŽ ˆ lĠinsu de mon plein grŽ  dans le tout-terrain qui nous mne vers Gabiro, ˆ lĠentrŽe du Parc de lĠAkagera. Les aurores sont magnifiques : la nature est trs colorŽe en cette saison des pluies et les marchŽs rythment le trajet. Le chauffeur appuie trois mille fois sur le klaxon. Comme si les chvres et les moutons le comprenaient ! Vers dix heures, nous arrivons ˆ lĠentrŽe du parc. FormalitŽs.

- Un topi et un buffle, monsieur ?

- CĠest exact, rŽpond oncle Pierre au garde-chasse en vareuse verte. On va essayer de tirer les deux btes aujourdĠhui. Puis, on rentrera sur Kigali.

Son interlocuteur ne rŽpond rien.

Sur les murs du bureau, un article de Paris Match, photos ˆ lĠappui, relate lĠhistoire dĠun homme bouffŽ par les lions. Un avis ˆ c™tŽ rappelle les dangers de quitter son vŽhicule. Le garde-chasse mĠapproche :

- Il nĠy a pas dĠanimaux dangereux. Le lion qui est couchŽ nĠa pas de problme. CĠest quand on le provoque quĠil devient agressif. Le buffle, bien quĠŽtant animal, sait que le chasseur le guette. Ds quĠils se rencontrent donc, cĠest lui ou le chasseur. Une fois blessŽ, il est encore plus agressif. Pour cela, quand vous tirez sur un animal, vous tes tenu de lĠachever. Cožte que cožte !

Oncle Pierre, me tire par le coude.

- Allons, P•errot, nĠŽcoute pas ces sottises. Nous sommes armŽs.

- Mais si les buffles sont nombreux ? Tu nĠas quĠun seul fusil ?

AgacŽ, il sort. Je le suis.

- Tu ne vas pas me dire que tu paniques ? Sinon, il ne faut pas mĠaccompagnerÉ

- Non, pas du tout ! rŽpliquŽ-je.

Je dis vrai. Je suis intriguŽ par sa rŽponse. JĠattendais une parade fantastique ou une de ses histoires hŽro•ques o il a tenu tte ˆ dix btes fŽroces.

- Voici Tharcisse, dit le garde-chasse. CĠest votre pisteur.

- Hahaha ! Croyez-vous que jĠen aurai besoin ?

- Oui oui. Sa prŽsence est obligatoire car tout chasseur est un braconnier potentiel... dit-il dĠun air entendu. Tharcisse devra rentrer un rapport sur le nombre dĠanimaux abattus ou blessŽs.

 

A vrai dire, la prŽsence de Tharcisse mĠamuse. En trois mots de kinyarwanda, je mĠen fais un alliŽ indŽfectible. Et bien que moins armŽ que mon oncle, je lui fais confiance en cas de pŽpin.

 

Nous partons sur la piste droite qui sŽpare le domaine de chasse de la rŽserve protŽgŽe. Quinze kilomtres plus loin, le pisteur fait signe de sĠarrter.

- Il y a un troupeau de topis qui vient toujours boire de lĠeau prs dĠici.

Pierre gare la grosse Toyota sur le bord de la piste pierreuse. Sous lĠeffet de lĠhumiditŽ, la poussire en suspension rend lĠair poisseux. La nature rŽsonne des crŽpitements des insectes. Au-delˆ des caniveaux, ˆ gauche et ˆ droite, sĠŽtire la savane ˆ perte de vue, sans un homme ˆ lĠhorizon.

Mon oncle se dŽshabille. Il ne porte pas de slip.

- Tu vois, Pierrot, si lĠanimal a le nez fin, il sentira quĠil a affaire ˆ un homme !

Il enfile un pantalon  et une Žpaisse veste de camouflage. Puis, il se noue un foulard jaune autour du cou, passe par-dessus tte ses jumelles, ses ray-ban et se couvre dĠune casquette assortie avec visire et protge-nuque. Aprs avoir remontŽ ses chaussettes sur ses jambes de pantalon, il lace ses bottines, arc-boutŽ sur le pare-choc de la jeep. Tharcisse porte les mmes tennis que moi. Oncle Pierre sort deux fusils de leur Žtui de toile et me les tend.

- CĠest quel calibre ?

- Du 357. Pour les tout gros gibiers !

Pendant ce temps, il sĠaccroche ˆ la taille un ceinturon garni de cartouches et une gaine en cuir contenant un pistolet.

- Et a ?

- Quoi ?

- Quel calibre ?

- 357 Magnum 9 coups Desert Eagle, dit-il en le caressant.

Il pointe lĠarme vers le ciel, tire ˆ lui la culasse et la fait claquer. Puis il insre un chargeur dans la poignŽe et replace le pistolet dans sa gaine. Il se passe une gourde en bandoulireÉ Enfin prt.

Tharcisse a suivi avec intŽrt toute la manÏuvre.

- On laisse la jeep ici ? je demande.

-  Oui, mon gamin ! Tu ne veux pas quĠon chasse par la fentre, tout en roulant ?

Je prŽfrerais, en fait.

- CĠest tout ce que tu as pour boire ? dit-il en raillant ma gourde basque.

- Oui.

Il ferme lĠauto ˆ clŽ.

Je regarde Tharcisse :

- Tu nĠas rien ˆ boire ?

Il sourit.

- Ces gens-lˆ ne boivent pas le jour. Ils sĠŽconomisent mieux que nous, les blancs, dit Pierre.

 

Et nous voici partis, mon oncle, moi et Tharcisse qui ferme la marche. Celui-ci ne parle que quand on lui pose une question.

 

Aprs la traversŽe dĠun vallon, nous escaladons une crte de colline.

- DĠici, nous pouvons voir toute la vallŽe, dit oncle  Pierre.

JĠŽtais fier de porter un fusil, mais je me rends vite compte que cĠest pas un cadeau : il pse une tonne. En plus, je ne peux pas le porter comme je veux :

- DĠune main, mon gamin. Avec le canon vers le bas. Mais pas dans ma direction, hein !

- Il est vide, de toute faon !

- Ce nĠest pas une raison, tu dois tĠhabituer ˆ le tenir comme il faut. Quand on approchera le gibier, tu nĠauras plus ˆ tĠadapter.

Il est onze heures. ‚a fait vingt minutes quĠon marche et jĠen ai dŽjˆ marre. JĠai lĠimpression dĠtre dans un four. Nos pas se marquent ˆ peine sur le sol couvert de gravillons ferreux. Les touffes dĠherbe deviennent rares. Sur la crte pelŽe, mon oncle sĠarrte. Je mĠassieds. Il scrute la plaine de ses jumelles. Tharcisse ne fait pas attention. Le paysage qui sĠoffre ˆ nous est magnifique : une vaste Žtendue de terre noire parsemŽe dĠacacias Žpineux et dĠherbe courte que pas un souffle de vent ne remue. Un feu de brousse a tout calcinŽ rŽcemment. La nature se rŽgŽnre dŽjˆ. Un troupeau dĠimpalas se rŽgale des pousses tendres.

- O as-tu vu des topis, toi ? demande Pierre au pisteur.

Portant sa main devant le front, Tharcisse tourne sur lui-mme et sĠarrte :

- Lˆ, dit-il en tendant le bras.

Mon oncle regarde.

- Je ne vois que des impalas.

- Oui ! É Derrire.

- Derrire les impalas ?

Je prends la peine de regarder et aperois dans le lointain des taches plus foncŽes correspondant ˆ des topis, ces vigoureuses antilopes brun foncŽ - noir. Zut, ils ne sont pas tout prs, ces zozos.

- Bien ! Deux femelles et un m‰le.

- Pas tirer les femelles, dit Tharcisse.

- Je sais bien. JĠai lu le rglement.

Je dŽsespre ˆ lĠidŽe de traverser la plaine ˆ pied. Quand on y arrivera, ils seront sžrement rentrŽs chez eux, les topis.

- Le vent vient de lĠouest ! On va les contourner par lĠest. Vois-tu, mon gamin : les animaux ont lĠodorat trs dŽveloppŽ. Si nous venons sous le vent, ils se mŽfieront. Y aura pas moyen de les approcher ˆ portŽe de fusil. On va prendre un chemin plus long mais o on est sžr de les coincer.

Je fais un Ç oui È convaincant pour quĠil arrte de me parler comme ˆ un gosse devant Tharcisse.

 

Aprs une bonne gorgŽe dĠeau fra”che, nous nous dirigeons ˆ marche forcŽe Ç vers lĠest È. Une heure et demie plus tard, je ne sens plus mes pieds. Mes jambes sont ŽcorchŽes par les buissons bas. Pour tout dire, je comprendrais que les animaux reprent mon oncle et Tharcisse ˆ distance. Ils sentent le boucÉ 

- CĠest encore loin ?

- Non, nous devrions les apercevoir dans le prochain pli du terrain. A partir dĠici, plus un mot. La voix les fait fuir.

Consciencieusement, mon oncle charge son fusil de plusieurs balles pointues.

- Tu ne charges pas le mien ?

- Plus tard. Si nŽcessaire.

Et hop, la marche forcŽe reprend. Ce que je hais le plus dans les haltes, cĠest la repriseÉ A chaque fois, mon oncle file comme un livre.

 

Au sommet du remblai suivant, pas de topi. Pierre inspecte les alentours et interroge du regard le pisteur qui lui fait signe de continuer. Et flžte ! Il est une heure et je mangerais bien, moi. En silence, nous arrivons enfin ˆ proximitŽ du mini bosquet aperu ce matin du sommet de la colline. Tharcisse ramasse quelques boulettes noires sur le sol.

- CĠest les topis. Il faut les suivre, murmure-t-il en indiquant le nord.

Oncle Pierre fait grise mine. Je vois bien quĠil est un peu fatiguŽ.

- En route, mes amis ! Allons, Pierrot, un peu de courage ! Si a peut te rassurer, les topis sont entre nous et la piste. ‚a nous rapproche de la voiture.

Pierre nĠa pas lĠhabitude de chuchoter. Si a tombe, il vient dĠeffrayer les antilopes.

 

Je vous passe les dŽtails de la marche. Le matin frais a disparu et nous cuisons dans une vraie fournaise. Les deux hommes sont trempŽs. Chacun de nos pas compte. Il fait au moins quarante degrŽs en plein soleil. Et pas une zone dĠombre. Je me demande comment font les animaux. Nous marchons dans le plus grand silence. Ma gourde est vide. Et jĠen ai plein le dos de cette chasse qui nĠa de nom que le titre. Une promenade sur une terre aride, cĠest tout ce que je vois en ce moment. Une bonne heure passe et nous arrivons au point dĠeau. Pas question de boire : la vase affleure et lĠeau est verte. Les topis sĠy trouvent, ouf ! Ils sont en Žveil, ils ne broutent pas. Nous plantons un genou en terre. Mon oncle sĠŽponge avec son foulard. Il se concentre, sans quitter le m‰le des yeux. Il Žvalue la distance.

- Vous, restez ici, dit-il ˆ voix basse. Restez couchŽs. Je vais me rapprocher dĠune trentaine de mtres. Lˆ, il sera ˆ ma portŽe.

Je regarde ma montre : deux heures. Le calvaire est bient™t terminŽ. Un camion chargŽ de soldats beuglant un hymne de football, passe au loin en soulevant des tourbillons de poussire. Les topis se saisissent et piquent un galop qui les mne cent mtres plus loin. Mon oncle sĠimmobilise. Nous attendons toujours. Une grosse mouche verte me tourne autour. Si elle pouvait retourner vers la bouse qui lĠoccupait jusque lˆ, a mĠarrangerait. Tout ˆ coup, pris dĠun sursaut de conscience, jĠinspecte le sol pour voir si nous ne sommes pas couchŽs sur une colonne de fourmis rouges. Tharcisse, ˆ qui je fais part de ma rŽflexion, rit en silence.

- Il ne lĠaura pas, dit-il. Ce topi est trop malin. 

Un bon quart dĠheure a passŽ quand mon oncle reprend sa progression. Le topi sursaute. Au petit trot, il court vers la piste, suivi des femelles. Ils sautent par-dessus les fossŽs et sĠarrtent.

- Nom de Dieu ! Je vais Žcrire ˆ lĠarmŽe ! hurle oncle Pierre en se relevant. Tharcisse et moi le rejoignons.  Mon oncle sĠŽpoussette.

- Evidemment, on ne peut pas le suivre de lĠautre c™tŽ !

- Pourquoi ?

- Parce quĠil est passŽ dans la rŽserve protŽgŽe ! On dirait quĠil le sait.

- Monsieur, pas bien chasser quand il fait chaud. Demain il faut partir trs t™t. A quatre heures, prs du point dĠeau. Lˆ, tous les animaux viennent boire quand la lumire du jour sĠallume. Mme le buffle.

- Je sais. Je sais. On rentre.

Le rituel du retour est plus court quԈ lĠaller. Aprs avoir ™tŽ les balles du fusil, oncle Pierre rentre dans la voiture et baisse les carreaux. Nous nous bržlons les mains sur les portires. Il fait intenable dans ce tas de t™les surchauffŽes. Oncle Pierre fait patiner les roues sur la poussire rouge en faisant demi-tour. De lĠautre c™tŽ de la route, deux femelles topis broutent tandis quĠun m‰le nous regarde passer. Nous rentrons au Guest House.

 

*

*    *

 

 

Je reconnais le conservateur du parc, cĠest le mme depuis des annŽes. Il vient ˆ notre rencontre. Il passe un Ïil ˆ lĠarrire du vŽhicule.

- On nĠa rien attrapŽ, dit oncle Pierre.

- Je vois a. Vous restez jusque quand ?

- Encore demain.

- Bon courage ! dit-il avec un petit rire. Un topi et un buffle sur la journŽeÉ

- Si je nĠattrape pas une proie, je serai remboursŽ ?

Le conservateur fait mine de rŽflŽchirÉ On rembourse ˆ moitiŽ si vous blessez la bte, la totalitŽ si vous la ratez ! Tharcisse, viens au rapport !

Ils sĠen vont. Oncle Pierre est vexŽ. Personne nĠa jamais mis en doute ses qualitŽs de chasseur.

- Pierrot. Amne les affaires ˆ la chambre. Je vais prendre la clŽ ˆ la rŽception.

 

Je traverse le couloir ajourŽ devant le bungalow chaumŽ en grosses pierres du pays. Enfin un courant dĠair frais.

Aprs un bon bain, nous sommes tout beaux. Je soigne une cloque ˆ chaque talon. Oncle Pierre enfile un costume vert clair et un foulard cachemire qui lui donnent un air trs distinguŽ. Il complimente mon veston croisŽ bleu ˆ boutons dorŽs, reu pour ma communion.

 

- Garon ! Deux whiskies. Tu as dŽjˆ gožtŽ, Pierrot ?

Je secoue la tte.

- Il y a un dŽbut ˆ tout !

La terrasse est bien frŽquentŽe. JĠaime ces fauteuils ronds en rotin brun et coussins de velours trs confortables. Personne de mon ‰ge. Je me tiens comme un Ç grand È.

Ç Il y a des chasseurs de tous les pays. Beaucoup dĠAmŽricainsÉ È dit le gŽrant de lĠh™tel qui a la tte dĠun mŽchant dans Tintin, avec sa barbiche de geai et ses lunettes carrŽes. Au dŽbut, le whisky a un gožt dĠh™pital. Aprs, quand les glaons fondent, a passe bien. JĠai tout de mme le tournis et je suis content de passer ˆ table. Gibier au menu. Cave de vins franais. Je prends un steak de zbre. Oncle Pierre prend un carrŽ de marcassin aux ananas. Je nĠaime pas le vin quĠil me fait gožter. Un bourgogne, je crois. Je prŽfre boire de lĠeau.

 

Aprs le repas, oncle Pierre discute avec une jolie femme qui sent trs bon et qui nĠest pas tellement plus vieille que moi.

- Va dans la chambre. Je fume un cigare et je te rejoins.

 

Lˆ, cĠest la plus belle frousse de ma vie : le bungalow se trouve ˆ au moins cinquante pas de la terrasse et les lampes ne sont pas trs claires. Je ne suis pas rassurŽ. Au moment o jĠarrive dans le couloir, je sens une forte odeur de bte sauvage. Un fauve, je me dis. Comme lĠodeur dĠun chat aprs la pluie, puissance 10. PressŽ de trouille et dĠenvie de faire pipi, je fais tomber ma clŽ. A•e ! JĠai lĠimpression que la bte me regarde et attend que je me baisse pour me sauter dessus. Mon cÏur bat ˆ cent ˆ lĠheure. Je lĠentends battre dans mes tempes. JĠose pas me retourner, ni ramasser ma clŽ. JĠai envie de crier aprs Pierre, mais ce soir, je suis un Ç grand È. JĠose ˆ peine respirer. DĠun coup jĠattrape la clŽ en tremblant et, plaquŽ contre le mur, je lĠenfonce dans la serrure. JĠarrive enfin dans la chambre. Je nĠallume pas. Je cours fermer les rideaux. Je fouille des yeux lĠobscuritŽ ˆ travers une fente. Pourquoi ils nĠont pas mis des barreaux ˆ ces portes-fentres ? Aprs quelques temps, je ne vois rien. Retenant toujours ma respiration, je nĠentends rien non plus. Ouf ! Elle sĠest ŽloignŽe.

Puis je fais le plus long pipi de ma vie.

 

Je ne lĠai jamais racontŽ ˆ oncle Pierre pour quĠil ne se moque pas. NĠempche, quand il arrive vers deux heures du matin, il parle ˆ quelquĠun dans le couloir :

- Vous lĠavez vue ? demande lĠinconnu.

- De quoi parlez-vous ?

- Une hyne. Elle a r™dŽ toute la soirŽe autour du b‰timent.

 

 

*

*    *

 

 

Quatre heures moins le quart. Oncle Pierre ronfle comme toute une scierie. Je le secoue, mais il dort profondŽment. Un moment, je lui dis fort: Ç Attention au buffle ! È et il se rŽveille dĠun seul coup. ‚a le rŽveille mais pas il nĠest pas de bonne humeur. Toujours sans slip, il enfile sa tenue de chasse et on part dare-dare avec le pique-nique prŽparŽ par lĠh™tel. Tharcisse attend devant la voiture comme sĠil avait passŽ toute la nuit lˆ. On prend la route. Pauvre oncle Pierre qui croyait hier quĠil pourrait tirer les deux btes trs vite.

 

Nous voilˆ assis ˆ cent mtres dĠune belle mare. Sans les rayons de la lune, on ne saurait mme pas quĠil y en a une. CĠest Tharcisse qui lĠa trouvŽe. Mon oncle est tout excitŽ. Il a chargŽ les deux fusils et engagŽ une balle dans le canon du pistolet.

 

Quatre heures trente. Un grand troupeau dĠimpalas vient boire ˆ la mare. Mon oncle sĠŽnerve. Il aimerait quĠelles partent vite pour laisser venir les buffles.

- Et si tu vois un topi, tu le tires ?

- ChhhutÉ Parle bas. Quand jĠaurais tuŽ mon buffle, oui bien sžr. Mais dĠabord le buffle, il cožte beaucoup plus cher !

 

Cinq heures cinq. Le ciel p‰lit ˆ lĠhorizon. Oncle Pierre a tendance ˆ sĠendormir. Je le secoue lĠair de rien. Il sent encore un peu le parfum de la madame.

- Imbogo zagiye kuhuza ?

- Yego.

Tharcisse me confirme que les buffles vont arriver.

 

Cinq heures cinquante. Oncle Pierre dort. Ce nĠest pas grave, on regarde la mare pour lui. Tharcisse me secoue le bras. Il montre un troupeau de buffles qui sĠapproche de lĠeau. Je rŽveille doucement mon oncle. Il regarde directement vers les buffles. Il sourit si fort que jĠai peur quĠil face un reflet avec sa dent en or. Le moment est passionnant. Je distingue huit ou dix buffles. Dans la lumire bleutŽe, cela correspond ˆ des masses noires indistinctes.

- Tu reconnais les m‰les ?

- Chhht.

Il appuie son fusil sur une grosse pierre. Le canon va dĠune bte ˆ lĠautre par ˆ-coups. Pierre choisit sa proie. Il est essoufflŽ. Son visage est tout rouge. Il ajuste. JĠessaye de comprendre quel buffle il vise, de les regarder tous en mme temps. Tharcisse est silencieux, les yeux grand ouverts. Tout ˆ coup, a va trs vite. Pierre tire. La dŽtonation est rŽverbŽrŽe par les collines et le troisime buffle sur la gauche met les deux genoux antŽrieurs en terre. Dans un fracas de battements dĠailes et de galops lourds, tous les tres vivants alentour sĠŽparpillent. Pierre recharge et met en joue. Le buffle sĠest enfui. Tharcisse est debout et le suit du regard. Oncle Pierre tire la gueule. Nous ramassons les armes et descendons vers lĠŽtang. Nous sommes forcŽs de traverser un petit marais dont lĠeau mĠarrive aux cuisses.

 

LĠobscuritŽ a pratiquement disparu quand nous arrivons sur les lieux. Une belle tache de sang atteste que Pierre a touchŽ lĠanimal.

- Et maintenant ?

- On va le pister. Mais attention : danger !

LĠaventure est beaucoup plus excitante que la veille. Je ne sens pas mes cloques. Je crois mme que je parcours une bonne partie du chemin en tte avec Tharcisse qui suit dĠabord les taches de sang puis les herbes froissŽes. Une heure et demie plus tard, dans un renflement du relief, jĠaperois, avant les autres, le sommet du Ç casque È dĠun de ces solides mammifres. Je suis super excitŽ.

Accroupis, nous rassemblons nos idŽes. Le pisteur se tapote le nez en indiquant les buffles. En mĠappliquant, je sens aussi lĠodeur puissante du gibier. Ici au moins je sais o ils sont. A lĠheure o jĠŽcris ces lignes, je ne peux que repenser ˆ Hemingway fascinŽ ˆ la fois par la chasse et par la corrida. LĠaffrontement entre lĠhomme et lĠanimal revt une dimension supplŽmentaire dans la chasse : nous sommes sur le territoire naturel du buffle et il ne se trouve aucun rempart o se replier en cas dĠextrme urgence. Je pense que cĠest ˆ ce moment quĠoncle Pierre a saisi le risque quĠil me faisait courir. Il tend un fusil ˆ Tharcisse :

- Ne tire quĠen cas de besoin.

Puis il sort son gros pistolet et me le donne. Toujours ˆ voix basse, il me demande :

- Tu as dŽjˆ tirŽ ?

JĠaimerais lui rŽpondre Ç oui È mais lĠheure nĠest pas au bluff.

- Garde-le quand-mme. On va aller sĠabriter derrire une pierre.

Pendant ce temps, Tharcisse a ŽtudiŽ le troupeau :

- Derrire le bosquet, dit-il.

Je ne vois aucun arbre dans lequel grimper ; tous ceux quĠon voit sont des acacias aux Žpines acŽrŽes et le bosquet en question est lĠun de ces arbustes envahi de lianes et de plantes parasites qui fait Žcran sur trois ou quatre mtres. Deux buffles ont le museau baissŽ en direction du bosquet. Je comprends quĠils regardent leur blessŽ.

- Attention, prŽvient Tharcisse. Mme sĠil est couchŽ, il peut encore charger.

Je le sens inquiet et je nĠaime pas a. Muni dĠune arme, je me sens tout ˆ fait partie de la chasse :

- Si on attaquait de trois c™tŽs diffŽrents ?

- Toi, tu ne bouges plus dĠici, hurle tout bas mon oncle.

- Attendons que le troupeau aille boire, dit Tharcisse. Ce matin, ils nĠont pas eu le temps. Et comme a, le buffle blessŽ va sĠaffaiblir.

Oncle Pierre se rŽsigne ˆ la proposition de Tharcisse. Dans un silence total nous gagnons un acacia mort dont les branches nous camouflent un peu.

- Je le vois, me souffle Pierre, les jumelles vissŽes sur les yeux.

Il me prte le prŽcieux instrument dont il ne sĠŽtait jusquĠici pas sŽparŽ.

- Tu vois son dos entre les deux Žpineux... 

Tharcisse me prend les jumelles des mains avant que jĠaie pu distinguer quoi que ce soit.

Un long moment passe. Les buffles, rassŽrŽnŽs, broutent. Nous prenons notre mal en patience.

- Et sĠils ne partent pas ?

JĠai cette question sur les lvres lorsque Tharcisse tend la main en direction du troupeau. Un ˆ un, les mastodontes se lancent au trot, plein ouest. Aux jumelles, Pierre sĠassure que le blessŽ reste sur place. Il lve le pouce :

- CĠest bon !

Il vŽrifie son arme et nous fait signe de rester sur place. Il rampe souplement pour contourner le bosquet par lĠouest jusquĠˆ tenir la bte ˆ portŽe de fusil. Tharcisse est sur le qui-vive. Arme pointŽe, il suit lĠopŽration. Des ricanements dĠhynes se font entendre. On ne les voit pas. Elles ont dž trouver une charogne dans le coin. Et si le buffle sĠenfuyait de nouveau ?

 

Pierre sĠest rassemblŽ. Il met en joue, hŽsite. Il respire trs fort. Il baisse son canon. LĠexcitation est ˆ son comble. Il se calme pour ne pas trembler. Puis, il reprend sa progression sur une dizaine de mtres. Le dos noir ˆ lĠombre du massif nĠa pas bougŽ. Tant que le buffle nĠest pas allongŽ, il nĠest pas mort. Je regarde ˆ nouveau Pierre : il met en joue. Tharcisse fait de mme. Un coup de feu retentit. Puis un second. De la poussire se soulve derrire le bosquet. La bte nĠa plus bougŽ. SĠil avait eu encore des forces, il aurait dŽguerpi. Tharcisse se lve. Je le suis ˆ pas de loup, tenant le lourd pistolet des deux mains. Tous trois, nous marchons prudemment sur le bosquet pour dŽcouvrir le gisant. Oncle Pierre arrive sur place avant nous. Brusquement, il se remet ˆ tirer. Tharcisse court vers lui, lĠarme en avant comme sĠil avait une ba•onnette.

- Merde ! crie Pierre en tapant du pied. Sans plus prendre garde, nous fondons sur le bosquet : le buffle est bien mort, ŽventrŽ, les viscres ˆ lĠair. Au garrot, il porte la trace de la balle. A dix pas, une hyne blessŽe est traversŽe de soubresauts. Je ne comprends pas ce qui sĠest passŽ.

- Abats-la, me dit oncle Pierre qui tient le bout de son canon pointŽ dessus.

- Moi ?

- Oui, on achve le gibier au pistolet !

Mal assurŽ, je mĠapproche.

- Je tire o ?

- Dans la tte.

Les jambes ŽcartŽes, jĠajuste mon arme et je tire. La dŽtonation mĠassourdit compltement. Enfin, nous nous approchons du buffle. Il est bien mort, adossŽ ˆ une gigantesque termitire qui ronge les pieds de lĠacacia. Sur le haut du monticule, la terre est ŽclatŽe ! Nous avons guettŽ pendant trois heures une termitire ! Pendant ce temps, deux hynes ont eu le temps de lui dŽchirer les tripes, la gorge et le museau.

- Le trophŽe est ab”mŽ, r‰le mon oncle.

- QuĠest-ce quĠon fait maintenant ?

- On va chercher de lĠaide pour embarquer la viande. Je garde le trophŽe sans la peau. Plus moyen de le naturaliser.

 

Sur les photos, nous avons des airs de Tartarin, le pied sur la bte morte et lĠarme ˆ la main. Oncle Pierre a tenu ˆ prendre un clichŽ de moi devant lĠhyne dans la pose que je tenais au moment de tirer.

 

Aprs les photos, nous marchons vers la voiture. Nous sommes ˆ cinq kilomtres en contrebas de la piste.

- Pisteur ! Pisteur ! Autant que moiÉ

Oncle Pierre sĠen prend ˆ Tharcisse quand soudain nous repŽrons un topi figŽ, les pattes avant sur une butte. Cette fois, la termitire sourit ˆ mon oncle qui abat lĠantilope dĠun seul coup. Toujours armŽ du pistolet, je nĠai rien eu ˆ faire. Aprs une photo rapide, nous regagnons lĠauto et revenons sur nos pas en jeep hors piste, slalomant entre les grosses pierres. A trois, nous embarquons le topi, comme le veut le rglement.

- Deux btes le mme jour ! Le conservateur nĠa quĠˆ bien se tenir ! dit oncle Pierre.

 

A lĠarrivŽe, mon oncle entre dans une colre noire : le rŽgisseur du domaine lui colle une amende pour avoir abattu une hyne. Cette Ç trahison È de Tharcisse lui cožte son pourboire !

 

*

*    *

 

 


Oncle Pierre vient de mourir. Pas ˆ la chasse comme il lĠa peut-tre secrtement souhaitŽ. Mort de vieillesse, dans son lit. JĠai quarante-sept ans, presque son ‰ge au moment de notre glorieuse chasse. JĠavais compltement oubliŽ cette histoire. Je referme lĠalbum photos et le porte dans ma voiture.

 

En revenant dans la maison, o lĠantiquaire recense les meubles, je fais un dernier tour. Je longe le couloir o sont pendus au mur une trentaine de trophŽes dĠantilopes. Je retrouve les longues cornes en spirales de notre topi.

 

Au salon, accrochŽ ˆ la cheminŽe, le cr‰ne du buffle domine la pice. Il incarne la mme puissance mal contenue que dans mon souvenir. Je passe la main sur les Žpaisses cornes noires : elles mĠinspirent une Žtrange crainte mlŽe de respect.

 

- Les trophŽes ? me demande lĠantiquaire.

- Envoyez-les au MusŽum dĠhistoire naturelle.

 

 

Yves De Wolf - ClŽment

Auderghem, dŽcembre 2004