Yves De Wolf - Clment
Bluff !
nouvelle
Une jeep dbche sĠarrte dans un nuage de poussire devant le Guest House de Gabiro. Il fait presque noir. A cette heure, la terrasse de moellons et toit de chaume est bonde et les clients se pressent devant le parapet surplombant la piste : un zbre raide gt les yeux ouverts dans la benne du vhicule, deux taches brun-rouge sur le cou et lĠpaule. - Belle bte, commente un curieux, un verre en main. Le chasseur ne se sent plus. Il est couvert de poussire et tape son chapeau de toile sur la cuisse. Il sort deux longs fusils de la cabine et les tend un ami. - Vous pouvez lĠemmener lĠabattoir. Ils sont ouverts jusquĠ sept heures, dit une voix rocailleuse. LĠhomme qui a parl est le conservateur du parc. Rbl, le cuir tann, lĠhomme parle cigarette au bec. Il a des yeux de lion. Il fait signe au pisteur de le suivre et, deux, ils sĠenfoncent dans la nuit.
Il sĠagit de mon premier Ç souvenir de chasse È. JĠai six ans. Je me trouve entre mes parents, parmi les badauds de la terrasse. Papa, lui, nĠest pas chasseur. Il nous emmne en safari. Nous partons le lendemain lĠaube pour une de ces expditions que je dteste. Deux jours avaler la poussire sur des pistes cahoteuses. Je suis dj malade sur macadam. Alors, l, cĠest le pompon. Et malgr la chaleur touffante, on doit garder les vitres fermes pour viter les mouches ts-tsÉ Quand lĠune dĠelles rentre dans lĠauto, cĠest le branle-bas de combat : magazines rouls, casquettes en boule, tout devenait arme. a tape dans tous les sens jusquĠ ce que lĠintruse finisse crase. Comme animaux, on rencontre des impalas, des topis et des buffles en pagaille. De temps en temps, on a la chance de trouver un gros serpent ou une famille de lions. Mais cĠest rare : dans la savane, les herbes sont plus hautes que les voitures de villeÉ
* * *
Ma vraie chasse au buffle se passe quelques annes plus tard. JĠai 13 ans. On est vendredi. Je mĠen souviens. Mon oncle Pierre vient de descendre de lĠavion. Il arrive de Belgique. Il est grand et vigoureux, la cinquantaine, bronz, avec une belle moustache qui courbe et des cheveux blonds onduls. Un grand chasseur, dit-on. Il a chass partout : le chevreuil et tout ce qui court en Belgique, lĠours en Pologne, le renard en Angleterre – sa plus belle chute de cheval, six semaines dĠhpital – le renne au Canada, la palombe dans le Midi, É Il ne parle que de a. Un vrai suppt de Saint-Hubert ! Je lui montre la canine en or qui brille dans sa bouche : - Un souvenir de chasse ? Il dcouvre son sourire carnassier : - Non, pas a ! a cĠest un combat de boxe amateur. A 22 ans. A propos, Pierrot – on mĠa baptis comme lui – tu veux venir la chasse au buffle avec moi ? - Bof. Oui, pourquoi pas ? Il sĠenorgueillit. MĠemmener la chasse Ç renforce sa virilit È, consacre le Ç pouvoir ducatif È de la chasse. JĠimagine quĠ ce moment prcis, il se rcite pour lui-mme les vers de Kipling et pense au fils quĠil nĠa jamais eu. Sitt dit, sitt fait. Me voici dans la chambre prparer mon bagage pour lĠexpdition avec ma mreÉ - JĠai mme pas de bottines. - CĠest pas grave, Pierrot, tu prendras tes tennis. Mon enthousiasme trs tempr tombe sous zro. - Et si je ne peux pas le suivre ? Je vais le ralentir. Un grand marcheur comme luiÉ - Ecoute, sĠil te lĠa propos, cĠest quĠil a envie que tu lĠaccompagnes. Et quĠil estime que tu peux le faire ! - Bof ! Le lendemain, ou devrais-je dire la nuit mme, vu que le jour nĠest pas lev, tout somnolent, je suis embarqu lĠinsu de mon plein gr dans le tout-terrain qui nous mne vers Gabiro, lĠentre du Parc de lĠAkagera. Les aurores sont magnifiques : la nature est trs colore en cette saison des pluies et les marchs rythment le trajet. Le chauffeur appuie trois mille fois sur le klaxon. Comme si les chvres et les moutons le comprenaient ! Vers dix heures, nous arrivons lĠentre du parc. Formalits. - Un topi et un buffle, monsieur ? - CĠest exact, rpond oncle Pierre au garde-chasse en vareuse verte. On va essayer de tirer les deux btes aujourdĠhui. Puis, on rentrera sur Kigali. Son interlocuteur ne rpond rien. Sur les murs du bureau, un article de Paris Match, photos lĠappui, relate lĠhistoire dĠun homme bouff par les lions. Un avis ct rappelle les dangers de quitter son vhicule. Le garde-chasse mĠapproche : - Il nĠy a pas dĠanimaux dangereux. Le lion qui est couch nĠa pas de problme. CĠest quand on le provoque quĠil devient agressif. Le buffle, bien quĠtant animal, sait que le chasseur le guette. Ds quĠils se rencontrent donc, cĠest lui ou le chasseur. Une fois bless, il est encore plus agressif. Pour cela, quand vous tirez sur un animal, vous tes tenu de lĠachever. Cote que cote ! Oncle Pierre, me tire par le coude. - Allons, Perrot, nĠcoute pas ces sottises. Nous sommes arms. - Mais si les buffles sont nombreux ? Tu nĠas quĠun seul fusil ? Agac, il sort. Je le suis. - Tu ne vas pas me dire que tu paniques ? Sinon, il ne faut pas mĠaccompagnerÉ - Non, pas du tout ! rpliqu-je. Je dis vrai. Je suis intrigu par sa rponse. JĠattendais une parade fantastique ou une de ses histoires hroques o il a tenu tte dix btes froces. - Voici Tharcisse, dit le garde-chasse. CĠest votre pisteur. - Hahaha ! Croyez-vous que jĠen aurai besoin ? - Oui oui. Sa prsence est obligatoire car tout chasseur est un braconnier potentiel... dit-il dĠun air entendu. Tharcisse devra rentrer un rapport sur le nombre dĠanimaux abattus ou blesss.
A vrai dire, la prsence de Tharcisse mĠamuse. En trois mots de kinyarwanda, je mĠen fais un alli indfectible. Et bien que moins arm que mon oncle, je lui fais confiance en cas de ppin.
Nous partons sur la piste droite qui spare le domaine de chasse de la rserve protge. Quinze kilomtres plus loin, le pisteur fait signe de sĠarrter. - Il y a un troupeau de topis qui vient toujours boire de lĠeau prs dĠici. Pierre gare la grosse Toyota sur le bord de la piste pierreuse. Sous lĠeffet de lĠhumidit, la poussire en suspension rend lĠair poisseux. La nature rsonne des crpitements des insectes. Au-del des caniveaux, gauche et droite, sĠtire la savane perte de vue, sans un homme lĠhorizon. Mon oncle se dshabille. Il ne porte pas de slip. - Tu vois, Pierrot, si lĠanimal a le nez fin, il sentira quĠil a affaire un homme ! Il enfile un pantalon et une paisse veste de camouflage. Puis, il se noue un foulard jaune autour du cou, passe par-dessus tte ses jumelles, ses ray-ban et se couvre dĠune casquette assortie avec visire et protge-nuque. Aprs avoir remont ses chaussettes sur ses jambes de pantalon, il lace ses bottines, arc-bout sur le pare-choc de la jeep. Tharcisse porte les mmes tennis que moi. Oncle Pierre sort deux fusils de leur tui de toile et me les tend. - CĠest quel calibre ? - Du 357. Pour les tout gros gibiers ! Pendant ce temps, il sĠaccroche la taille un ceinturon garni de cartouches et une gaine en cuir contenant un pistolet. - Et a ? - Quoi ? - Quel calibre ? - 357 Magnum 9 coups Desert Eagle, dit-il en le caressant. Il pointe lĠarme vers le ciel, tire lui la culasse et la fait claquer. Puis il insre un chargeur dans la poigne et replace le pistolet dans sa gaine. Il se passe une gourde en bandoulireÉ Enfin prt. Tharcisse a suivi avec intrt toute la manÏuvre. - On laisse la jeep ici ? je demande. - Oui, mon gamin ! Tu ne veux pas quĠon chasse par la fentre, tout en roulant ? Je prfrerais, en fait. - CĠest tout ce que tu as pour boire ? dit-il en raillant ma gourde basque. - Oui. Il ferme lĠauto cl. Je regarde Tharcisse : - Tu nĠas rien boire ? Il sourit. - Ces gens-l ne boivent pas le jour. Ils sĠconomisent mieux que nous, les blancs, dit Pierre.
Et nous voici partis, mon oncle, moi et Tharcisse qui ferme la marche. Celui-ci ne parle que quand on lui pose une question.
Aprs la traverse dĠun vallon, nous escaladons une crte de colline. - DĠici, nous pouvons voir toute la valle, dit oncle Pierre. JĠtais fier de porter un fusil, mais je me rends vite compte que cĠest pas un cadeau : il pse une tonne. En plus, je ne peux pas le porter comme je veux : - DĠune main, mon gamin. Avec le canon vers le bas. Mais pas dans ma direction, hein ! - Il est vide, de toute faon ! - Ce nĠest pas une raison, tu dois tĠhabituer le tenir comme il faut. Quand on approchera le gibier, tu nĠauras plus tĠadapter. Il est onze heures. a fait vingt minutes quĠon marche et jĠen ai dj marre. JĠai lĠimpression dĠtre dans un four. Nos pas se marquent peine sur le sol couvert de gravillons ferreux. Les touffes dĠherbe deviennent rares. Sur la crte pele, mon oncle sĠarrte. Je mĠassieds. Il scrute la plaine de ses jumelles. Tharcisse ne fait pas attention. Le paysage qui sĠoffre nous est magnifique : une vaste tendue de terre noire parseme dĠacacias pineux et dĠherbe courte que pas un souffle de vent ne remue. Un feu de brousse a tout calcin rcemment. La nature se rgnre dj. Un troupeau dĠimpalas se rgale des pousses tendres. - O as-tu vu des topis, toi ? demande Pierre au pisteur. Portant sa main devant le front, Tharcisse tourne sur lui-mme et sĠarrte : - L, dit-il en tendant le bras. Mon oncle regarde. - Je ne vois que des impalas. - Oui ! É Derrire. - Derrire les impalas ? Je prends la peine de regarder et aperois dans le lointain des taches plus fonces correspondant des topis, ces vigoureuses antilopes brun fonc - noir. Zut, ils ne sont pas tout prs, ces zozos. - Bien ! Deux femelles et un mle. - Pas tirer les femelles, dit Tharcisse. - Je sais bien. JĠai lu le rglement. Je dsespre lĠide de traverser la plaine pied. Quand on y arrivera, ils seront srement rentrs chez eux, les topis. - Le vent vient de lĠouest ! On va les contourner par lĠest. Vois-tu, mon gamin : les animaux ont lĠodorat trs dvelopp. Si nous venons sous le vent, ils se mfieront. Y aura pas moyen de les approcher porte de fusil. On va prendre un chemin plus long mais o on est sr de les coincer. Je fais un Ç oui È convaincant pour quĠil arrte de me parler comme un gosse devant Tharcisse.
Aprs une bonne gorge dĠeau frache, nous nous dirigeons marche force Ç vers lĠest È. Une heure et demie plus tard, je ne sens plus mes pieds. Mes jambes sont corches par les buissons bas. Pour tout dire, je comprendrais que les animaux reprent mon oncle et Tharcisse distance. Ils sentent le boucÉ - CĠest encore loin ? - Non, nous devrions les apercevoir dans le prochain pli du terrain. A partir dĠici, plus un mot. La voix les fait fuir. Consciencieusement, mon oncle charge son fusil de plusieurs balles pointues. - Tu ne charges pas le mien ? - Plus tard. Si ncessaire. Et hop, la marche force reprend. Ce que je hais le plus dans les haltes, cĠest la repriseÉ A chaque fois, mon oncle file comme un livre.
Au sommet du remblai suivant, pas de topi. Pierre inspecte les alentours et interroge du regard le pisteur qui lui fait signe de continuer. Et flte ! Il est une heure et je mangerais bien, moi. En silence, nous arrivons enfin proximit du mini bosquet aperu ce matin du sommet de la colline. Tharcisse ramasse quelques boulettes noires sur le sol. - CĠest les topis. Il faut les suivre, murmure-t-il en indiquant le nord. Oncle Pierre fait grise mine. Je vois bien quĠil est un peu fatigu. - En route, mes amis ! Allons, Pierrot, un peu de courage ! Si a peut te rassurer, les topis sont entre nous et la piste. a nous rapproche de la voiture. Pierre nĠa pas lĠhabitude de chuchoter. Si a tombe, il vient dĠeffrayer les antilopes.
Je vous passe les dtails de la marche. Le matin frais a disparu et nous cuisons dans une vraie fournaise. Les deux hommes sont tremps. Chacun de nos pas compte. Il fait au moins quarante degrs en plein soleil. Et pas une zone dĠombre. Je me demande comment font les animaux. Nous marchons dans le plus grand silence. Ma gourde est vide. Et jĠen ai plein le dos de cette chasse qui nĠa de nom que le titre. Une promenade sur une terre aride, cĠest tout ce que je vois en ce moment. Une bonne heure passe et nous arrivons au point dĠeau. Pas question de boire : la vase affleure et lĠeau est verte. Les topis sĠy trouvent, ouf ! Ils sont en veil, ils ne broutent pas. Nous plantons un genou en terre. Mon oncle sĠponge avec son foulard. Il se concentre, sans quitter le mle des yeux. Il value la distance. - Vous, restez ici, dit-il voix basse. Restez couchs. Je vais me rapprocher dĠune trentaine de mtres. L, il sera ma porte. Je regarde ma montre : deux heures. Le calvaire est bientt termin. Un camion charg de soldats beuglant un hymne de football, passe au loin en soulevant des tourbillons de poussire. Les topis se saisissent et piquent un galop qui les mne cent mtres plus loin. Mon oncle sĠimmobilise. Nous attendons toujours. Une grosse mouche verte me tourne autour. Si elle pouvait retourner vers la bouse qui lĠoccupait jusque l, a mĠarrangerait. Tout coup, pris dĠun sursaut de conscience, jĠinspecte le sol pour voir si nous ne sommes pas couchs sur une colonne de fourmis rouges. Tharcisse, qui je fais part de ma rflexion, rit en silence. - Il ne lĠaura pas, dit-il. Ce topi est trop malin. Un bon quart dĠheure a pass quand mon oncle reprend sa progression. Le topi sursaute. Au petit trot, il court vers la piste, suivi des femelles. Ils sautent par-dessus les fosss et sĠarrtent. - Nom de Dieu ! Je vais crire lĠarme ! hurle oncle Pierre en se relevant. Tharcisse et moi le rejoignons. Mon oncle sĠpoussette. - Evidemment, on ne peut pas le suivre de lĠautre ct ! - Pourquoi ? - Parce quĠil est pass dans la rserve protge ! On dirait quĠil le sait. - Monsieur, pas bien chasser quand il fait chaud. Demain il faut partir trs tt. A quatre heures, prs du point dĠeau. L, tous les animaux viennent boire quand la lumire du jour sĠallume. Mme le buffle. - Je sais. Je sais. On rentre. Le rituel du retour est plus court quÔ lĠaller. Aprs avoir t les balles du fusil, oncle Pierre rentre dans la voiture et baisse les carreaux. Nous nous brlons les mains sur les portires. Il fait intenable dans ce tas de tles surchauffes. Oncle Pierre fait patiner les roues sur la poussire rouge en faisant demi-tour. De lĠautre ct de la route, deux femelles topis broutent tandis quĠun mle nous regarde passer. Nous rentrons au Guest House.
* * *
Je reconnais le conservateur du parc, cĠest le mme depuis des annes. Il vient notre rencontre. Il passe un Ïil lĠarrire du vhicule. - On nĠa rien attrap, dit oncle Pierre. - Je vois a. Vous restez jusque quand ? - Encore demain. - Bon courage ! dit-il avec un petit rire. Un topi et un buffle sur la journeÉ - Si je nĠattrape pas une proie, je serai rembours ? Le conservateur fait mine de rflchirÉ On rembourse moiti si vous blessez la bte, la totalit si vous la ratez ! Tharcisse, viens au rapport ! Ils sĠen vont. Oncle Pierre est vex. Personne nĠa jamais mis en doute ses qualits de chasseur. - Pierrot. Amne les affaires la chambre. Je vais prendre la cl la rception.
Je traverse le couloir ajour devant le bungalow chaum en grosses pierres du pays. Enfin un courant dĠair frais. Aprs un bon bain, nous sommes tout beaux. Je soigne une cloque chaque talon. Oncle Pierre enfile un costume vert clair et un foulard cachemire qui lui donnent un air trs distingu. Il complimente mon veston crois bleu boutons dors, reu pour ma communion.
- Garon ! Deux whiskies. Tu as dj got, Pierrot ? Je secoue la tte. - Il y a un dbut tout ! La terrasse est bien frquente. JĠaime ces fauteuils ronds en rotin brun et coussins de velours trs confortables. Personne de mon ge. Je me tiens comme un Ç grand È. Ç Il y a des chasseurs de tous les pays. Beaucoup dĠAmricainsÉ È dit le grant de lĠhtel qui a la tte dĠun mchant dans Tintin, avec sa barbiche de geai et ses lunettes carres. Au dbut, le whisky a un got dĠhpital. Aprs, quand les glaons fondent, a passe bien. JĠai tout de mme le tournis et je suis content de passer table. Gibier au menu. Cave de vins franais. Je prends un steak de zbre. Oncle Pierre prend un carr de marcassin aux ananas. Je nĠaime pas le vin quĠil me fait goter. Un bourgogne, je crois. Je prfre boire de lĠeau.
Aprs le repas, oncle Pierre discute avec une jolie femme qui sent trs bon et qui nĠest pas tellement plus vieille que moi. - Va dans la chambre. Je fume un cigare et je te rejoins.
L, cĠest la plus belle frousse de ma vie : le bungalow se trouve au moins cinquante pas de la terrasse et les lampes ne sont pas trs claires. Je ne suis pas rassur. Au moment o jĠarrive dans le couloir, je sens une forte odeur de bte sauvage. Un fauve, je me dis. Comme lĠodeur dĠun chat aprs la pluie, puissance 10. Press de trouille et dĠenvie de faire pipi, je fais tomber ma cl. Ae ! JĠai lĠimpression que la bte me regarde et attend que je me baisse pour me sauter dessus. Mon cÏur bat cent lĠheure. Je lĠentends battre dans mes tempes. JĠose pas me retourner, ni ramasser ma cl. JĠai envie de crier aprs Pierre, mais ce soir, je suis un Ç grand È. JĠose peine respirer. DĠun coup jĠattrape la cl en tremblant et, plaqu contre le mur, je lĠenfonce dans la serrure. JĠarrive enfin dans la chambre. Je nĠallume pas. Je cours fermer les rideaux. Je fouille des yeux lĠobscurit travers une fente. Pourquoi ils nĠont pas mis des barreaux ces portes-fentres ? Aprs quelques temps, je ne vois rien. Retenant toujours ma respiration, je nĠentends rien non plus. Ouf ! Elle sĠest loigne. Puis je fais le plus long pipi de ma vie.
Je ne lĠai jamais racont oncle Pierre pour quĠil ne se moque pas. NĠempche, quand il arrive vers deux heures du matin, il parle quelquĠun dans le couloir : - Vous lĠavez vue ? demande lĠinconnu. - De quoi parlez-vous ? - Une hyne. Elle a rd toute la soire autour du btiment.
* * *
Quatre heures moins le quart. Oncle Pierre ronfle comme toute une scierie. Je le secoue, mais il dort profondment. Un moment, je lui dis fort: Ç Attention au buffle ! È et il se rveille dĠun seul coup. a le rveille mais pas il nĠest pas de bonne humeur. Toujours sans slip, il enfile sa tenue de chasse et on part dare-dare avec le pique-nique prpar par lĠhtel. Tharcisse attend devant la voiture comme sĠil avait pass toute la nuit l. On prend la route. Pauvre oncle Pierre qui croyait hier quĠil pourrait tirer les deux btes trs vite.
Nous voil assis cent mtres dĠune belle mare. Sans les rayons de la lune, on ne saurait mme pas quĠil y en a une. CĠest Tharcisse qui lĠa trouve. Mon oncle est tout excit. Il a charg les deux fusils et engag une balle dans le canon du pistolet.
Quatre heures trente. Un grand troupeau dĠimpalas vient boire la mare. Mon oncle sĠnerve. Il aimerait quĠelles partent vite pour laisser venir les buffles. - Et si tu vois un topi, tu le tires ? - ChhhutÉ Parle bas. Quand jĠaurais tu mon buffle, oui bien sr. Mais dĠabord le buffle, il cote beaucoup plus cher !
Cinq heures cinq. Le ciel plit lĠhorizon. Oncle Pierre a tendance sĠendormir. Je le secoue lĠair de rien. Il sent encore un peu le parfum de la madame. - Imbogo zagiye kuhuza ? - Yego. Tharcisse me confirme que les buffles vont arriver.
Cinq heures cinquante. Oncle Pierre dort. Ce nĠest pas grave, on regarde la mare pour lui. Tharcisse me secoue le bras. Il montre un troupeau de buffles qui sĠapproche de lĠeau. Je rveille doucement mon oncle. Il regarde directement vers les buffles. Il sourit si fort que jĠai peur quĠil face un reflet avec sa dent en or. Le moment est passionnant. Je distingue huit ou dix buffles. Dans la lumire bleute, cela correspond des masses noires indistinctes. - Tu reconnais les mles ? - Chhht. Il appuie son fusil sur une grosse pierre. Le canon va dĠune bte lĠautre par -coups. Pierre choisit sa proie. Il est essouffl. Son visage est tout rouge. Il ajuste. JĠessaye de comprendre quel buffle il vise, de les regarder tous en mme temps. Tharcisse est silencieux, les yeux grand ouverts. Tout coup, a va trs vite. Pierre tire. La dtonation est rverbre par les collines et le troisime buffle sur la gauche met les deux genoux antrieurs en terre. Dans un fracas de battements dĠailes et de galops lourds, tous les tres vivants alentour sĠparpillent. Pierre recharge et met en joue. Le buffle sĠest enfui. Tharcisse est debout et le suit du regard. Oncle Pierre tire la gueule. Nous ramassons les armes et descendons vers lĠtang. Nous sommes forcs de traverser un petit marais dont lĠeau mĠarrive aux cuisses.
LĠobscurit a pratiquement disparu quand nous arrivons sur les lieux. Une belle tache de sang atteste que Pierre a touch lĠanimal. - Et maintenant ? - On va le pister. Mais attention : danger ! LĠaventure est beaucoup plus excitante que la veille. Je ne sens pas mes cloques. Je crois mme que je parcours une bonne partie du chemin en tte avec Tharcisse qui suit dĠabord les taches de sang puis les herbes froisses. Une heure et demie plus tard, dans un renflement du relief, jĠaperois, avant les autres, le sommet du Ç casque È dĠun de ces solides mammifres. Je suis super excit. Accroupis, nous rassemblons nos ides. Le pisteur se tapote le nez en indiquant les buffles. En mĠappliquant, je sens aussi lĠodeur puissante du gibier. Ici au moins je sais o ils sont. A lĠheure o jĠcris ces lignes, je ne peux que repenser Hemingway fascin la fois par la chasse et par la corrida. LĠaffrontement entre lĠhomme et lĠanimal revt une dimension supplmentaire dans la chasse : nous sommes sur le territoire naturel du buffle et il ne se trouve aucun rempart o se replier en cas dĠextrme urgence. Je pense que cĠest ce moment quĠoncle Pierre a saisi le risque quĠil me faisait courir. Il tend un fusil Tharcisse : - Ne tire quĠen cas de besoin. Puis il sort son gros pistolet et me le donne. Toujours voix basse, il me demande : - Tu as dj tir ? JĠaimerais lui rpondre Ç oui È mais lĠheure nĠest pas au bluff. - Garde-le quand-mme. On va aller sĠabriter derrire une pierre. Pendant ce temps, Tharcisse a tudi le troupeau : - Derrire le bosquet, dit-il. Je ne vois aucun arbre dans lequel grimper ; tous ceux quĠon voit sont des acacias aux pines acres et le bosquet en question est lĠun de ces arbustes envahi de lianes et de plantes parasites qui fait cran sur trois ou quatre mtres. Deux buffles ont le museau baiss en direction du bosquet. Je comprends quĠils regardent leur bless. - Attention, prvient Tharcisse. Mme sĠil est couch, il peut encore charger. Je le sens inquiet et je nĠaime pas a. Muni dĠune arme, je me sens tout fait partie de la chasse : - Si on attaquait de trois cts diffrents ? - Toi, tu ne bouges plus dĠici, hurle tout bas mon oncle. - Attendons que le troupeau aille boire, dit Tharcisse. Ce matin, ils nĠont pas eu le temps. Et comme a, le buffle bless va sĠaffaiblir. Oncle Pierre se rsigne la proposition de Tharcisse. Dans un silence total nous gagnons un acacia mort dont les branches nous camouflent un peu. - Je le vois, me souffle Pierre, les jumelles visses sur les yeux. Il me prte le prcieux instrument dont il ne sĠtait jusquĠici pas spar. - Tu vois son dos entre les deux pineux... Tharcisse me prend les jumelles des mains avant que jĠaie pu distinguer quoi que ce soit. Un long moment passe. Les buffles, rassrns, broutent. Nous prenons notre mal en patience. - Et sĠils ne partent pas ? JĠai cette question sur les lvres lorsque Tharcisse tend la main en direction du troupeau. Un un, les mastodontes se lancent au trot, plein ouest. Aux jumelles, Pierre sĠassure que le bless reste sur place. Il lve le pouce : - CĠest bon ! Il vrifie son arme et nous fait signe de rester sur place. Il rampe souplement pour contourner le bosquet par lĠouest jusquĠ tenir la bte porte de fusil. Tharcisse est sur le qui-vive. Arme pointe, il suit lĠopration. Des ricanements dĠhynes se font entendre. On ne les voit pas. Elles ont d trouver une charogne dans le coin. Et si le buffle sĠenfuyait de nouveau ?
Pierre sĠest rassembl. Il met en joue, hsite. Il respire trs fort. Il baisse son canon. LĠexcitation est son comble. Il se calme pour ne pas trembler. Puis, il reprend sa progression sur une dizaine de mtres. Le dos noir lĠombre du massif nĠa pas boug. Tant que le buffle nĠest pas allong, il nĠest pas mort. Je regarde nouveau Pierre : il met en joue. Tharcisse fait de mme. Un coup de feu retentit. Puis un second. De la poussire se soulve derrire le bosquet. La bte nĠa plus boug. SĠil avait eu encore des forces, il aurait dguerpi. Tharcisse se lve. Je le suis pas de loup, tenant le lourd pistolet des deux mains. Tous trois, nous marchons prudemment sur le bosquet pour dcouvrir le gisant. Oncle Pierre arrive sur place avant nous. Brusquement, il se remet tirer. Tharcisse court vers lui, lĠarme en avant comme sĠil avait une baonnette. - Merde ! crie Pierre en tapant du pied. Sans plus prendre garde, nous fondons sur le bosquet : le buffle est bien mort, ventr, les viscres lĠair. Au garrot, il porte la trace de la balle. A dix pas, une hyne blesse est traverse de soubresauts. Je ne comprends pas ce qui sĠest pass. - Abats-la, me dit oncle Pierre qui tient le bout de son canon point dessus. - Moi ? - Oui, on achve le gibier au pistolet ! Mal assur, je mĠapproche. - Je tire o ? - Dans la tte. Les jambes cartes, jĠajuste mon arme et je tire. La dtonation mĠassourdit compltement. Enfin, nous nous approchons du buffle. Il est bien mort, adoss une gigantesque termitire qui ronge les pieds de lĠacacia. Sur le haut du monticule, la terre est clate ! Nous avons guett pendant trois heures une termitire ! Pendant ce temps, deux hynes ont eu le temps de lui dchirer les tripes, la gorge et le museau. - Le trophe est abm, rle mon oncle. - QuĠest-ce quĠon fait maintenant ? - On va chercher de lĠaide pour embarquer la viande. Je garde le trophe sans la peau. Plus moyen de le naturaliser.
Sur les photos, nous avons des airs de Tartarin, le pied sur la bte morte et lĠarme la main. Oncle Pierre a tenu prendre un clich de moi devant lĠhyne dans la pose que je tenais au moment de tirer.
Aprs les photos, nous marchons vers la voiture. Nous sommes cinq kilomtres en contrebas de la piste. - Pisteur ! Pisteur ! Autant que moiÉ Oncle Pierre sĠen prend Tharcisse quand soudain nous reprons un topi fig, les pattes avant sur une butte. Cette fois, la termitire sourit mon oncle qui abat lĠantilope dĠun seul coup. Toujours arm du pistolet, je nĠai rien eu faire. Aprs une photo rapide, nous regagnons lĠauto et revenons sur nos pas en jeep hors piste, slalomant entre les grosses pierres. A trois, nous embarquons le topi, comme le veut le rglement. - Deux btes le mme jour ! Le conservateur nĠa quĠ bien se tenir ! dit oncle Pierre.
A lĠarrive, mon oncle entre dans une colre noire : le rgisseur du domaine lui colle une amende pour avoir abattu une hyne. Cette Ç trahison È de Tharcisse lui cote son pourboire !
* * *
Oncle Pierre vient de mourir. Pas la chasse comme il lĠa peut-tre secrtement souhait. Mort de vieillesse, dans son lit. JĠai quarante-sept ans, presque son ge au moment de notre glorieuse chasse. JĠavais compltement oubli cette histoire. Je referme lĠalbum photos et le porte dans ma voiture.
En revenant dans la maison, o lĠantiquaire recense les meubles, je fais un dernier tour. Je longe le couloir o sont pendus au mur une trentaine de trophes dĠantilopes. Je retrouve les longues cornes en spirales de notre topi.
Au salon, accroch la chemine, le crne du buffle domine la pice. Il incarne la mme puissance mal contenue que dans mon souvenir. Je passe la main sur les paisses cornes noires : elles mĠinspirent une trange crainte mle de respect.
- Les trophes ? me demande lĠantiquaire. - Envoyez-les au Musum dĠhistoire naturelle.
Yves De Wolf - Clment Auderghem, dcembre 2004 |