Extrait
Kamituga, Kivu, Congo, 5 heures Au pied du mont Kibukira, la ville minière se réveille sous les cris des chimpanzés. Les femmes rallument le feu mourant dans les braseros devant leur case. Les petits enfants vont chercher du bois. Les plus grands s'occupent de l'eau. Une file d'adolescents armés de bidons de plastique, chahute devant la pompe du village.
- Vas-y ! Mets le en poussière.
Bilulu, un adolescent au crâne oblong, mime un combat de capoeira, s'emmêle les pieds et se retrouve par terre. Son petit frère vient le relever sous les railleries :
- Tu n'as plus l'âge de faire rire, tu travailles maintenant.
Dans les foyers, les hommes se lèvent un à un et boivent un thé bien sucré avant de rejoindre la piste de terre rouge qui mène à la mine, dans le secteur sud de la ville.
A la plaine, une escouade de soldats joue aux cartes en attendant l'avion de la mine, qui amène les ingénieurs le matin et les raccompagne à 16 heures avec l'or récolté. Un homme se lève pour se soulager derrière le cabanon de tôles. La partie est interrompue. Cinq minutes plus tard, les autres s'impatientent. Ils décident de se dégourdir les jambes :
- Évariste, tu suis la radio. On va pisser un coup.
Évariste répond d'un signe de la tête. Il allume la radio FM dont les émissions viennent de commencer. Quelques minutes s'écoulent, puis il n'entend plus ses camarades plaisanter à l'extérieur. Intrigué, il sort du cabanon et est saisi par des guérilleros armés de fusils et de poignards. Il pousse un cri d'horreur en découvrant ses collègues couchés dans l'herbe, égorgés un à un. Les guérilleros les traînent derrière le bâtiment.
- Je... Je me rends. Vous êtes qui ?
- L'essence ? Où est-elle ? demande un type de deux mètres avec des biceps de catcheur et le crâne et le visage dépigmentés sur le côté gauche. Il est effrayant.
- D... Dans la réserve au bout de la piste, répond Évariste.
- Rentre là.
A l'intérieur, le catcheur, visiblement le chef, pousse le soldat vers la phonie.
- Pasopo ! Quand l'avion appelle, tu dis que tout est normal.
Le couteau encore sanguinolent suffit à convaincre Évariste.
- Moja ! Le terrain est nettoyé, rapporte un guérillero.
- Bien. Phase A terminée, dit le chef. Enfilez leurs casquettes et n'oubliez pas leurs badges. Videz la pièce de toutes les armes. On en aura besoin.
- Où sont vos provisions ? demande-t-il à Évariste.
- Au bout de la piste aussi.
- Tiens-toi tranquille maintenant.
Une voix vient aux nouvelles en français dans le walkie-talkie. Le chef répond :
- Ok. Plaine sous contrôle. J'attends la jeep. Over and out .
Goma, Kivu. 11.30 h., 30°C, grand soleil
Audrey regarde son reflet dans la vitre sale du minibus qui la mène à l'hôtel. Elle joue machinalement avec une guiche rousse près de son oreille. Ses cheveux se remettent en bataille. Plus elle s'acharne, plus la mèche se rebiffe. Audrey est fatiguée. Le vol a été pénible. Pourtant, elle adore voyager, surtout en avion de ligne. Ça la rend heureuse Dès qu'on lui annonce une mission, elle saisit son sac à dos toujours prêt, pour se rendre sur le terrain . Ses yeux brillent chaque fois qu'elle prononce le mot « terrain ». Elle appartient à ce petit groupe de mordus à vie parmi les humanitaires auxquels Global Doctors recourt parce qu'ils ne refusent jamais de partir. Aujourd'hui, elle débarque à Goma, cette ville qu'elle connaît bien, en bordure du lac Kivu. Elle s'émerveille des couleurs du lac, si transparent et azur. La ville est séparée de la ville de Gisenyi par la frontière avec le Rwanda. Les circonstances n'ont rien d'alarmant pour une fois : il s'agit pour Audrey de remettre de l'ordre dans la gestion financière de trois camps de réfugiés situés à une vingtaine de kilomètres de là, sur les contreforts des Mokoto, la chaîne de montagnes qui partage les eaux du lac Kivu et du lac Édouard, frontière entre le Congo et l'Ouganda. Ces camps sont actuellement gérés par son collègue de longue date, et accessoirement ancien amant, José Echevarria. Elle se redresse pour se décoller du dossier en skaï. Son polo est trempé de sueur.
- Vous avez déjà vu notre nouvel hôpital ?
Le chauffeur la sort de ses pensées. Elle ne répond pas tout de suite. La poussière lui encombre les sinus.
Rutshuru, Kivu, couvent des Bernardines. 12.30 h.
- J'ai reçu votre message. Vous avez une fille pour moi ? demande le consul de Belgique, la quarantaine, en portant son verre d'eau tiède à la bouche.
Les trois religieuses sourient.
- Oui ! répond la mère supérieure, une petite femme aux lunettes carrées démesurées. Elle est déjà grande : elle a 12 ans.
- Aïe ! Déjà âgé, ça ! Quel est son parcours ?
- Classique : la mère était d'un village près d'ici. Elle est allée à Goma... La vie facile... Elle est tombée enceinte, puis malade... Maintenant, elle est morte. Le père de la fille est inconnu. La famille n'a pas les moyens de l'élever.
Elle écarte les mains en signe d'impuissance.
- Elle est en bonne santé ?
- On lui a fait faire le test.
- Elle est scolarisée ? Elle parle français ?
- Elle est en quatrième primaire... quand elle y va. Oui, elle parle votre langue. Avant que j'oublie : elle n'a pas de papiers.
- Ce n'est pas grave. Je vais m'occuper d'elle !
- Soeur Immaculée, va chercher Linda ! dit la mère supérieure.
Pendant que la fillette est amenée à son nouveau destin, le consul dépose un grand sac de sport sur la table. Il en sort vingt liasses grosses comme des briques, encore scellées par la banque nationale. Les dévaluations successives ont rendu les portefeuilles trop petits.
Une jeune fille élancée, la poitrine déjà mûre, franchit la porte à pieds nus. Elle a la peau très claire. Une grande tignasse bouclée lui tombe sur les yeux et lui donne un air effronté. Elle tient à la main, pour tout héritage, un balluchon gros comme un ballon de basket. Elle ne lâche pas des yeux le consul qui l'examine de haut en bas.
- Bonjour Linda ! dit-il gentiment.
Linda regarde les clignements de l'oeil gauche de l'homme. Elle ne desserre pas les dents. Elle tourne la tête vers le tapis de billets sur la table. Sa valeur au taux du jour.
- Il me semble que tu as besoin d'un bon bain, dit-il en lui flattant le dos. Allez, va déjà dans la voiture.
Il se frotte les mains. Puis, se tournant vers les religieuses :
- Mes soeurs, ne nous oubliez pas dans vos prières.
Il serre la main des trois soeurs qui se sont alignées en rang d'oignon sur le perron. Pendant qu'il embarque, Immaculée rajuste son voile et Devota remue la main en direction de Linda qui perd son regard droit devant elle, partagée entre crainte et curiosité.
Centre de la mine, Kamituga, 5.20 h.
La ville minière de Kamituga est inconnue du grand public parce que la route qui reliait cette ville à Bukavu - 178 km, deux semaines de route pour un camion - est impraticable : la forêt a fini par la ronger. Les habitants vivent exclusivement de la mine. La société canadienne Minor, basée à Toronto, détient une concession exclusive sur l'exploitation de l'or. Par avion, elle évacue quotidiennement ce qu'elle extrait. Les habitants n'en voient jamais la couleur.
A six heures précises, une jeep blindée s'arrête devant le cabanon des gardes de la plaine d'aviation. Le chauffeur, jovial, ouvre la fenêtre pour saluer les hommes en armes. Il est arraché à son véhicule, emmené derrière le bâtiment et déshabillé. Un guérillero lui fracasse le crâne d'un coup de pierre tandis qu'un autre enfile à toute vitesse les vêtements et va se poster derrière le volant.
- Véhicule sous contrôle, précise Moja par walkie-talkie.
Un bruit de moteur grossit. L'avion de la mine passe en rase-mottes pour chasser les vaches de la piste. Un « soldat » salue le Cessna.
- Clear ! confirme Évariste à l'intérieur, au micro de la phonie.
Il n'a pas le temps de se retourner qu'il est froidement égorgé par Moja.
- A vos postes !
Les guérilleros s'alignent devant le cabanon comme ils ont vu faire depuis plusieurs jours qu'ils épient la mine. Moja dirige les opérations de l'intérieur.
Le bimoteur à six places danse sur les bosses, puis s'immobilise près de la jeep. Le pilote ouvre la porte et trois civils descendent sur l'aile.
- Bonjour Messieurs, dit le pilote, en levant la main.
Il est abattu sans sommation.
- Christ ! Que faites-vous ? demande un passager à l'accent québécois.
En quelques secondes, l'avion est encerclé par les gardes.
- Silence. Tant que vous ne remuez pas, vous serez bien traités.
- Où sont nos hommes ?
- Neutralisés, dit Moja en sortant du cabanon.
Les Canadiens grimacent à la vue du dépigmenté.
- Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous...
- La ferme !
Moja confisque les walkies-talkies et pousse le groupe sur la banquette arrière de la jeep. Il agrippe un lance-roquettes, se retourne et vise l'avion. Une seconde plus tard, une puissante explosion résonne dans les vallées et l'appareil se consume comme une torche géante. Moja est content de son effet. Il savoure son brasier, puis rejoint un guérillero à l'arrière du véhicule. Une légère poussière jaune se soulève :
- Mmmh ! Le cul dans la poudre d'or !
Il a un rire saccadé. Il sort deux pistolets et les colle sur la nuque de l'ingénieur chauve et sur le grand à lunettes.
- Il a pissé, ce con !
Il reprend son sérieux :
- Pas un mouvement !
Le chauffeur prend sa radio :
- Convoi prêt. Phase B terminée.
- Copy , répond la radio. Go ! On se retrouve après. Out .
6.18 h.
La lourde jeep blindée démarre. Les trois otages suent à grosses gouttes.
6.30 h.
- Rassemblez tous les mineurs devant le bureau de pesage.
Les trois Canadiens s'exécutent. Celui qui a mouillé son pantalon n'a pas fait qu'uriner. Il place ses mains devant les taches. Le chauve le soutient par le bras.
En quelques minutes, plusieurs centaines d'hommes, intrigués ou apeurés, le torse nu, se massent sur l'esplanade. Moja monte sur le capot de sa jeep et harangue la foule :
- Amis mineurs, vous ne nous connaissez pas encore : nous sommes le FNLK - Front National de Libération du Kivu. Notre mouvement a été créé pour laver notre terre de ses exploiteurs !
Dans le brouhaha, on entend un jeune mineur :
- Laver quoi ?
- Tais-toi, Bilulu, lui intime son petit frère.
- Vous m'avez bien entendu. Votre or ne nous intéresse pas. Exploitez-le en votre nom ! Ceci est votre terre. Pourquoi devez-vous accepter que Kinshasa accorde des concessions sur VOS terres à des étrangers ? Mes frères, il faut vous organiser ! Vive le Kivu Libre ! Ensemble nous serons plus forts. Le sort de ces étrangers est décidé. Ils périront. Nous voulons donner un signal fort aux autorités de Kinshasa et à tous ceux que NOS terres intéressent. Ceux qui ne sont pas avec nous seront considérés comme nos ennemis !
Moja jette un coup d'oeil sur ses notes :
- Vive la Révolution !
Les guérilleros répètent en choeur. L'assemblée, apeurée, répète le vivat. Moja poursuit :
- Notre action ici à Kamituga se termine avec l'exécution de ces exploiteurs étrangers. Organisez-vous collectivement. Pour le travail, j'ai confiance dans vos forces !
Le Peuple Uni ne sera jamais vaincu !
La foule s'électrise.
Plus doucement, il ajoute :
- Euh... Tout ce que nous vous demandons, c'est... euh... du ravitaillement quand nous venons ! Nous devons assurer la lutte armée pour vous et pour tous les habitants du Kivu libre !
Silence, murmure de désapprobation.
- Qui va nous ravitailler ?
- Chhht, Bilulu.
- Vive la Révolution !
Moja se retourne et claque dans ses doigts.
Les Canadiens baissent la tête. L'un ne peut réprimer des larmes grosses comme des cacahuètes. Le chauve se signe. Le troisième enlève ses lunettes et les range dans sa poche, puis il baise son alliance et serre les deux mains. Le chauve relève la tête et fait un pas en arrière en apercevant un canon de kalachnikov braqué sous ses yeux. A l'autre bout de l'arme, un vicieux au bec de lièvre arme la culasse et administre sans attendre ses dragées de mort sous les cris et les applaudissements des mineurs. Les deux autres ingénieurs tressaillent. Avant qu'ils aient pu réaliser quoi que ce soit, ils s'affaissent à leur tour, mortellement blessés. Moja saute au sol et s'approche des corps inertes. De son pistolet, il explose l'un après l'autre les crânes des Canadiens.
Dans une confusion totale, les mineurs surexcités, mi-inquiets mi-enthousiastes, acclament les guérilleros et scandent « Vive la Révolution ». Trois véhicules de la mine sont « réquisitionnés ». Escortés par la foule jusqu'aux portes de la concession, les jeeps roulent à tombeau ouvert vers la forêt.
7.12 h.
Dans la forêt, un tout-terrain attend le commando. Un homme aboie des ordres courts dans sa radio.
- Phase C terminée, répond Moja. Opération bouclée sans encombre. Pas de perte dans nos rangs. Out.
Le convoi disparaît. |